Blast. T.1 « Grasse carcasse » de Manu Larcenet

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Welcome to the fall

Grasse carcasse fait partie de la série BD « Blast ». Il s’agit ici du tome 1 de la série dans lequel Manu Larcenet plante le décor et l’intrigue.

Le lecteur est plongé « in media res » dans le récit. Les premières planches nous révèlent un homme obèse, l’air ordinaire assis dans une salle nue aux murs couverts de graffitis. L’homme ne dit rien. Il inspecte les lieux. Il rêve à ces figures géantes de l’île de Pâques. Deux policiers discutent du prévenu. On sait que l’homme obèse est en garde à vue et que les policiers comptent lui tirer des vers du nez concernant l’agression d’une certaine Carole Oudinot.

Ainsi est planté le décor. Les policiers ont 48 heures pour faire parler le suspect. Et par la même occasion, le lecteur a lui aussi 48 heures pour connaître les motifs de la garde à vue de l’homme mais aussi de son histoire. Et l’homme, un dénommé Polza Mancini, 38 ans parle. Il raconte son histoire et sa chute libre, voulue et assumée. Il évoque la mort de son père, l’obsession de sa vie et figure parentale castratrice pour lui. Il décrit avec minutie la trajectoire de sa vie et la rupture avec le réel après le décès de son père. Cependant, pour lui, son errance est synonyme de liberté et de la fin de la culpabilité liée à son père: un homme qui s’est tué à la tache et résigné à son sort. Un homme qui meurt seul dans un hôpital. Peu à peu les policiers tout comme le lecteur apprennent les malheurs et les actes certainement répréhensibles de cet homme. N’est-il pas là pour faire des aveux? Pour dire ce qu’il a fait à cette Carole? Nous ne nous approcherons de la vérité (peut-être) qu’à la fin du tome 3 (et encore de façon énigmatique car il y a bien sûr un tome 4 …).

 La connaissance de cet homme amène le lecteur vers des sentiers non explorés par la psyché humaine. Nous sommes bercés par son récit qui oscille entre vérité (celle des faits) et la réalité altérée de Polza. En effet, la subtilité de l’intrigue est de savoir si Polza raconte la vérité ou bien est-il fou? Et en même temps qu’est-ce la folie? Est-ce qu’on doit appeler folie tous ceux qui ont tenté l’expérience de choisir une autre vie, un autre chemin que la masse? Est-ce que la folie est ce qui est réfractaire à la norme? D’ailleurs, tout au long de l’intrigue, Polza interroge, invective et sonde la conscience tranquille et débonnaire de chacun de nous. On dit de lui qu’il est impitoyable. Et pourtant, sur son parcours, les autres, ceux qui se disent normaux le malmènent et le tyrannisent. Les anges ne sont pas parmi nous et la candeur, l’innocence sont des mythes qui rassurent les enfants de la peur du grand méchant loup.

 Si Polza est fou, il est aussi philosophe. Il dérange l’ordre établi et déplace le curseur vers d’autres valeurs, d’autres mots et d’autres façons d’appréhender la vie. Ecartant la vie rassurante qu’il a eue avec une femme somme toute ordinaire, il part. Il s’écarte de la vie pour vivre la vraie expérience des perceptions. Cependant, le lecteur reste tout de même sur ses gardes car il perçoit, malgré tout, une certaine incohérence dans l’histoire et la chronologie de cet homme. Il reste perplexe devant l’expérience du « Blast » de Polza Mancini. En effet, si l’homme définit assez bien la notion de « Blast », celle-ci est surtout un phénomène physique provoqué (lors de la fission ou de la fusion de l’atome par exemple) et maîtrisé. Reporté à une expérience psychique, le « blast » s’apparente surtout à un grand effondrement de la psyché et aux manifestations hallucinatoires dans le cas des grands patients schizophrènes.

 Il est indéniable que le personnage de Polza Mancini n’est pas seulement un criminel ou un fou, c’est aussi un être doué d’une intelligence et d’une lucidité manifeste. Contrairement à ce qu’on peut penser de ce personnage, son parcours, son vécu le rendent beaucoup plus humain qu’on ne croit. D’ailleurs sa faculté manipulatrice s’insère dans le processus de l’humanisation car la manipulation ne fonctionne que si le sujet est empathique avec son environnement et son milieu. Et cette empathie donne de l’humanité à nos gestes et actes.

Grasse carcasse inspire effroi et pitié. Nous avons pitié pour cet homme qui est aussi rejeté par la société. Nous ressentons de l’effroi car nous savons qu’il y a quelque chose qui s’est détraqué, que sa raison sûrement s’est brisée quelque part, à un instant de vie où tout a disparu sous la puissante déferlante de la démence…

Il donne à sa vie un air de fête et de mort totalement assumé sans lâcheté aucune.

A la lecture de ce BD, certains se souviennent peut-être de ce titre du groupe Ministry, « Welcome to the fall ». Ici chaque chute est une fête libératoire car le vrai monde est le monde à l’envers. Et Polza Mancini, cet obèse, cette « grasse carcasse » semble bien vouloir l’intégrer comme philosophie de vie.

« Je pèse lourd et pourtant, parfois, je vole« 


Editions Dargaud
22,50 Euros

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