Le journal de mon père de Jirô Taniguchi

journal mon père

Principe de réalité

Le journal de mon père est l’histoire d’un fils qui a reçu dans son enfance des blessures d’amour qui ne se sont jamais cicatrisées. Il a depuis nourri une rancune tenace envers son père. Devenu adulte, absorbé par sa vie de famille et professionnelle, il apprend la mort de ce dernier et revient sans grand enthousiasme dans sa ville natale après 16 ans d’absence.

Tiré d’un évènement autobiographique, le roman n’est pas pour autant l’histoire de vie de Jirô Taniguchi. Et c’est tout aussi bien. Lectrice depuis peu de cet auteur, je vois dans Le journal de mon père un prolongement de Quartier lointain. En effet, selon moi, le roman s’intéresse à une thématique bien particulière: l’histoire familiale. Dans les deux productions, il s’agit d’un fils qui cherche désespérément à saisir la complexité d’un père souvent dépeint comme inaccessible. Aux yeux de l’enfant, le père d’alors revêt d’un aura négatif. C’est un bourreau de travail. Il est taciturne et parfois rude dans son approche de la vie. Le personnage du fils Yoichi accuse son père d’être responsable du départ de sa mère. Se sentant abandonné et dépassé par le conflit parental et les non-dits, il s’éloigne peu à peu de sa famille et de sa ville natale. Par ce fait, bien qu’il ait réussi sa vie d’homme, il n’empêche qu’en reniant ses origines, il se renie lui-même. Du moins, c’est ce que semble vouloir dire Jirô Taniguchi. Par cette position, l’auteur est bien dans la lignée conservatrice et traditionnaliste, branche de pensée majoritaire en Asie. Il prône comme dans toute l’Asie la prédominance de la famille et la filiation sur l’individu. D’ailleurs, la soeur est la parfaite fille du père. De plus à plusieurs reprises, le lecteur perçoit de façon très directe les reproches de l’oncle maternel de Yoichi qui le voit comme un individualiste et un égoïste. 

Le texte soulève donc les difficiles relations entre les êtres lorsque ceux-ci placent l’intérêt de l’individu au-dessus de l’intérêt collectif. La mère de Yoichi en est l’exemple typique. Elle est la victime de cette société où la femme est encore un être soumis et non doué de pensées et de désirs propres. 

Mais le roman a aussi selon moi une dimension psychologique. Il s’agit de la quête du parent idéal. La mère est ici fantasmée par l’enfant. Il la met sur un piédestal avant que le principe de réalité ne la fasse chuter dans son estime. C’est une histoire mélancolique du temps qui passe et qui fait déliter les sentiments. Le fils arrive trop tard pour pouvoir reconstruire son histoire avec le père. La veillée funèbre sera alors l’unique occasion pour l’enfant devenu adulte de connaître l’ultime vérité sur ce père devenu cadavre. Contrairement à l’Occident, où l’enfant doit tuer symboliquement son père pour devenir à son tour un homme, ici il ne peut y avoir de parricide. Il ne peut y avoir que la « négociation avec le réel » et son acceptation. L’histoire du père racontée par l’oncle maternel lors de la veillée est doublement importante. D’abord, en Asie, l’oncle maternel et la tante sont des figures d’initiatrices. En Asie, ils sont les gardiens de la mémoire d’un clan. Dans les familles nobles ou de la classe bourgeoise, l’enfant ne vit pas dans les jupes de sa mère. Il est élevé par l’oncle maternel. Enfin, l’oncle symbolise ici la puissance de la parole vraie qui libère Yoichi des non dits. Il peut désormais vivre sans le voile du mensonge.

C’est un livre sublime, poignant et mélancolique. Jirô Taniguchi nous dit tout simplement que l’on perd toujours quelque chose en grandissant. Que les parents nous trahiront forcément. Que les liens se délitent mais on peut toujours construire avec ce qui reste pour qui veut bien l’entendre. C’est le principe de réalité qui prime…


Editeurs : Casterman (2ème Edition), 2007
17 €

Publicités
Cet article a été publié dans BD et comics. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s