Quartier lointain, T.1 de Jirô Taniguchi

quartier 1

Blessures secrètes: Démythification

Lorsqu’on commence à entrer dans l’univers de Quartier lointain de Jirô Taniguchi, on est saisi par la mélancolie et la solitude du personnage masculin, Hiroshi.

Cet homme d’affaire âgé de 48 ans est censé prendre le train express pour rentrer chez lui à Tokyô après une réunion de travail harassant. Il est fatigué. Il a tendance à beaucoup boire. Il n’a pas bonne mine. On apprend aussi qu’il est happé par son travail, s’isole et s’éloigne de ses proches. Son épouse ne manque pas de le lui dire  » Le boulot, le boulot… Tu n’as que ça en tête! Tu devrais aussi penser un peu à ta famille, à tes filles… » Et justement, ses enfants et surtout sa fille aînée, comme nous le verrons plus tard, s’éloignent de lui. 
Ainsi avec discrétion, l’auteur distille ici tous les éléments alertes préparant le lecteur à basculer dans le fantastique et l’insolite. Notre cadre se rend compte qu’il n’a pas pris le bon train: au lieu de se diriger vers Tokyô il a pris la direction de Kurayoshi, sa ville natale « Ainsi, le train me conduisait vers ma ville natale… Mais pourquoi l’avais pris? Une autre chose était curieuse: à aucun moment ne m’est venue l’idée de faire demi-tour. » Dans le langage actuel, on dira de Hiroshi qu’il est en train de faire un burn-out professionnel. L’extrême fatigue, la pression professionnelle, familiale et sociale l’ont conduit à baisser la garde et la vigilance habituelle. Hiroshi ne réagit plus. Hiroshi lâche prise pour se recroqueviller sur son enfance, sa bulle de survie. Les souvenirs surgissent accompagnant d’une étrange douleur lancinante mais réelle. Et c’est alors que le fantastique peut s’insinuer dans son quotidien triste et terne.

Le seul recours est pour lui de remonter dans le temps et d’extirper de sa vie passée les événements qui l’ont rendu à cet instant sans force. Or Jirô Taniguchi va lui offrir mieux: il va lui faire revivre l’année de ses 14 ans, l’année charnière, l’année où tout bascule tout en ayant la conscience d’un homme de 48 ans. « Mon corps! Il était plus léger! J’ai perdu l’équilibre et me suis retrouvé par terre. » Notre héros saura-t-il changer sa destinée? Connaîtra-t-il les secrets enfouis dans le coeur de ses parents? Saura-t-il si sa mère a été ou non heureuse durant ses années de vie? Ce sera dans le Tome 2…

Extraordinairement poétique et mélancolique, Quartier lointain est aussi un récit qui dénonce le conformisme et la rigidité des codes sociaux dans la société asiatique et tout particulièrement la société japonaise. Les thématiques soulignant la solitude de l’individu, son égarement dans un monde impitoyable, celui de l’entreprise et l’omniprésence du collectif entraînent la perte progressive de soi. A l’heure où le Japon accuse un taux de suicide extrêmement important (3ème rang mondial), Jirô Taniguchi semble proposer ici une alternative: le recentrage de l’individu sur des valeurs essentielles au détriment de l’aliénation due à la pression du groupe.

A lire absolument!
Une belle découverte.


Editeurs : Casterman, 2002
14,50 €

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