Hérétiques de Leonardo Padura

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Un hymne à la liberté et du libre arbitre

Le roman de Leonardo Padura adopte une structure narrative en millefeuille. En effet, Hérétiques englobe dans son écriture le genre policier, aventure, épopée et récits de voyage. Son sujet est donc riche mais aussi complexe à cause des ramifications qui existent entre les personnages et les époques. Leonardo Padura étale devant le lecteur les turbulences tragiques de la lointaine Pologne du XVIIème siècle. Il le guide aussi dans les dédales de la ville d’Amsterdam à l’époque de Rembrandt. Puis, il fait un saut dans le temps et plonge le lecteur dans le chaos de la Seconde Guerre Mondiale, de la dictature cubaine avant de le lâcher, plus serein, dans l’époque présente. Comment cette voie narrative est-elle rendue possible sans que le lecteur ne se perde dans ces sauts perpétuels dans le temps ?

C’est sans compter sur la virtuosité de notre auteur. En effet, le roman est scindé en quatre parties. Chacune est intitulée « Le livre de… ». Elle est ordonnancée comme un récit biblique, celui du Premier Testament (selon l’appellation dans la doctrine théologique chrétienne). Ainsi, avons-nous « Le livre de Daniel », « Livre d’Elias », « Livre de Judith » et la conclusion se voit attribuer le nom de « Genèse » qui répond à toutes les questions posées par le lecteur.

Les noms des personnages font écho aux héros de la Bible. Comme dans le Premier Testament, chacun est rendu célèbre par son action. Dans le « Livre de Daniel », le lecteur fait la connaissance de la famille des Kaminsky et surtout avec le plus jeune d’entre eux, Daniel Kaminsky. Le lecteur apprend qu’en 1939, le S.S. Saint Louis qui transportait 900 Juifs en fuite de l’Allemagne Nazie jeta l’encre à La Havane. Les parents du petit Daniel ainsi que sa sœur étaient sur le bateau. Daniel et son oncle Joseph avaient l’espoir de les voir débarquer sains et saufs sur le sol cubain d’autant plus qu’ils transportaient avec eux un trésor inestimable, un Christ, peint par Rembrandt lui-même. Ce tableau pourra soudoyer les autorités qui leur délivreront un titre de séjour. Mais c’est sans compter sur l’ironie du sort : le bateau repart vers l’Allemagne et Daniel ne reverra plus jamais les siens…

Mais alors, que s’est-il passé ? Pourquoi les Kaminsky n’ont-ils pas pu être sauvés ? Et la toile ? Où est-elle à présent ? Qui l’a en sa possession ?

« C’était un saut en arrière, le retour au point de départ, la bouche macabre du voyage en enfer d’une famille et du portrait d’un juif sans nom était bouclée et conduirait certains des Kaminsky vers le crématoire où ils seraient réduits en cendres dispersées par le vent. Daniel se demanderait souvent si ce portrait d’un juif trop ressemblant à la plus populaire représentation du Christ diffusée dans l’Occident catholique avait fini entre les mains d’un Standartenführer ou de quelque haut gradé SS, ou si ses parents, devant ce possible destin, l’avaient détruit, comme la toile inutile qu’il était devenu. »

Hérétiques n’est pas un roman relatant les camps de la mort. L’auteur choisit une autre approche. La quête de Daniel, puis plus tard celle de son fils, consiste à retrouver la toile et à la reprendre car elle est l’héritage de la famille. Mais plus encore, cette toile permet aussi de comprendre l’histoire des Kaminsky. Elle résout aussi une question cruciale : comment une famille juive peut-elle détenir une toile dépeignant le Christ en souffrance quand on sait que le judaïsme interdit toute représentation humaine et surtout christique car contraire aux préceptes enseignés ?

Au travers des livres successifs, le voile du mystère se lève et offre aux lecteurs une réponse saisissante qui sonne comme la fin d’une enquête laborieuse mais ô combien fructueuse. Cependant, au fil des pages, l’intrigue prend une dimension quasi métaphysique lorsqu’elle se penche sur la question de l’injustice divine et de la souffrance qui est perpétuellement endurée par le peuple Juif. Daniel, comme ses ascendants, perd la foi devant la question de la présence du Mal et du silence de Dieu.

« Comment était-il possible qu’un penseur juif en soit arrivé à dire que toute cette souffrance constituait une épreuve supplémentaire imposée au peuple de Dieu du fait de sa condition et de sa mission sur terre en tant que troupeau élu par le Saint des Saints ? »

Comme la raison divine s’oppose à la raison humaine, Daniel exerce son libre arbitre, sa liberté de ne plus croire. Le roman soumet à l’épreuve l’âme humaine d’un croyant qui tremble devant l’effroi du monde, devant les pogroms successifs à l’encontre des Juifs d’Europe qu’ils soient Séfarades ou Askhénazes.

C’est dans cette perspective de l’incompréhension humaine devant l’effroyable désastre autorisé par Dieu que l’humaniste Leonardo Padura place son texte sous le titre de Hérétiques. Son roman rend hommage non aux « déviants de la foi » mais à ceux qui choisissent comme l’indique la racine du mot qui signifie « choisir, diviser, préférer ».

Bien que complexe, Hérétiques offre un moment de lecture passionnant. Le roman allie suspens, humour et épopée maintenant en haleine l’attention du lecteur qui jusqu’au bout doute et espère…


Traduit de l’Espagnol (Cuba) par Elena Zayas
Editions Métailié, 2014
620 pages
24 €
En librairie depuis Août 2014

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Cet article a été publié dans Littérature de langue espagnole/ Amérique Latine et du Sud, Rentrée littéraire 2014. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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