Femme nue jouant Chopin de Louise Erdrich

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Les femmes de mon peuple

Les lecteurs assidus de Louise Erdrich apprécient son style poétique et lyrique quand bien même elle aborde des thématiques graves comme par exemple le viol ou les conditions de vie difficiles dans les réserves. Nous avons pu mesurer sa virtuosité dans son dernier opus, intitulé Dans le silence du vent.

Dans Femme nue jouant Chopin, Louise Erdrich s’attelle au genre de la nouvelle. En effet, Femme nue jouant Chopin est un recueil de 16 nouvelles dans lesquelles, l’auteure s’attarde sur la figure de la femme. Le lecteur devrait dire la Femme car son écriture et ses descriptions tendent au fil des pages à brosser un portrait archétypal de la Femme des origines, des temps mythiques où elle est à la fois humaine et antilope, toujours présente mais perpétuellement insaisissable. La réappropriation du mythe de la femme totem et animale parsème tous les récits. Le lecteur fait la connaissance de l’insaisissable Anna dans une nouvelle portant son nom. Il reste étonné et méfiant devant l’héroïne de la nouvelle « L’épouse antilope » qui envoûte les hommes et dévorent leur raison et leur cœur. Tour à tour mante religieuse et sirène, la femme de Louise Erdrich renoue, certes, avec les mythes et contes du peuple amérindien des Ojibwés mais elle magnifie ces femmes en transfigurant la réalité de leur triste quotidien. Les nouvelles comme « Histoire d’ardent amour », « Le gravitron », « La femme du boucher » ou encore « Hasta namaste, baby » brossent le portrait de femmes modernes qui à l’heure du choix n’hésitent pas à mettre en avant le désir et la volonté de maîtriser leur destin contre la soumission à une tradition mise à mal par des décennies de captivité dans les réserves. Louise Erdrich, par ses récits, n’a de cesse aussi de montrer la beauté d’un monde qui lutte pour sa survie et pour la préservation de ses traditions. Ces textes sont parsemés de référence aux chamans et aux anciens qui parlent encore le langage des Esprits. Devant un passé qui s’évanouit peu à peu jusqu’à l’oubli,  l’auteure tient là un lien –bien que ténu –pour perpétuer l’histoire de son peuple par la richesse de sa langue et par ses incantations littéraires. « Shamengwa », « Le lait paternel » et « Le châle » offrent une très grande poésie teintée de tragédie.

Son ouvrage trace aussi une frontière. En effet, si Louise Erdrich dévoile la beauté de la culture de son peuple, elle laisse entendre au travers des mots l’immense détresse d’une nation opprimée, dépouillée de ses terres et de son histoire par les vainqueurs. Mais laissons-la nous le murmurer à l’oreille par l’intermédiaire d’ un des ses personnages :

« Il y a eu une époque où le gouvernement a déplacé tout le monde au-delà des limites les plus lointaines de la réserve, dans des rues, des bourgs, des logements. Cela a d’abord paru une bonne chose et puis tout a mal tourné. Très vite, on aurait dit que tout un chacun était ivre, assassiné, au bord du suicide, ou s’était volatilisé. Apparemment, il ne restait pas un seul de ceux d’avant –les gens d’autrefois, les Gete –anishinaabeg, qui sont bons au-delà de la bonté et feraient n’importe quoi pour autrui. C’était à cette époque que ma mère était morte et que mon père nous battait, comme je l’ai dit.
De nos jours, progressivement, cette période de désespoir s’est plus ou moins dissipée et a relâché son emprise que ceux qui y ont survécu. Mais nous avons encore des chagrins que nous ont légués les générations passées, des chagrins qu’il nous faut supporter en plus des nôtres, et des violences logées là où nous ne pouvons les oublier. Nous avons besoin d’oublier. Nous marchons toujours à la lisière de l’oubli. »

En deux paragraphes, Louise Erdrich évoque magnifiquement et impitoyablement la condition de ses semblables. Pour se faire comprendre, pour rendre le lecteur empathique à ces soupirs, elle  dote ses récits d’une structure narrative imparable : la nouvelle, ce genre qui vise droit au cœur et qui par sa concision frappe l’esprit et le cœur. Ecoutons l’auteure :

« Chaque fois que j’écris une nouvelle, je suis convaincue d’être arrivée au bout. Il ne reste plus rien. J’ai terminé. Mais les nouvelles en ont rarement terminé avec moi. Elles gagnent en puissance, en poids et en complexité. Mises en rotation, elles exercent une influence centrifuge. »

Femme nue jouant Chopin ne peut laisser le lecteur indifférent. C’est une œuvre  puissante. Sa lecture est poétique, lyrique et souvent élégiaque. Son style reste cependant simple, pur et lumineux.

Reste maintenant aux lecteurs à le découvrir…


Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez
Editeurs : Albin Michel, Coll. « Terres d’Amérique »
367 pages
22,90 €
En librairie depuis Novembre 2014

 

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