Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari

mon âme
Voyage au bout de l’enfer

On peut effectuer en premier lieu une lecture littérale de ce roman en se concentrant sur la thématique de la guerre et des exactions telles que la torture. L’intrigue se passe effectivement en Algérie pendant la guerre de décolonisation.

On peut aussi mettre en exergue l’histoire de deux antagonistes le Capitaine André Degorce et son lieutenant Horace Andreani. La relation ambiguë frôlant l’homosexualité (de la part de Horace) qui s’établit entre les deux hommes est riche en interprétations psychanalytiques puisqu’elle insiste sur le motif du double inquiétant et parasite (c’est le cas pour le capitaine lorsqu’il pense à son lieutenant) et sur (à un certain niveau) les ravages causés par des blessures narcissiques.

Dépassant le simple lien de frères d’armes, Horace oscille entre l’amour inconditionnel et le mépris irréversible pour celui qui a été son modèle pendant sa captivité après la bataille de Diên Biên Phu. 

Horace Andreani assume totalement ce qu’il est devenu. Il assume et se délecte dans sa perdition au sens métaphysique du terme. La torture est un moyen comme un autre selon lui pour atteindre les « objectifs » fixés par l’Etat Major. La figure absente/présente du Colonel est assez intéressante à étudier à ce sujet …

Pour le lieutenant, le postulat de Machiavel est devenu une devise: la fin justifie les moyens et par conséquent, elle donne de la légitimation à son acte. Dans cette équation, Horace ne peut comprendre les hésitations et les interrogations du capitaine sur la frontière entre le droit et non droit, entre le permis et l’interdit. L’acte de torturer suppose une transgression aux codes non militaires mais moraux et éthiques. Les questionnements du capitaine et son tiraillement résultent de la rencontre des déferlantes violentes et incontrôlables de la guerre et l’humanité qui est en lui. Comment sortir de cette impasse? Comment trouver un terrain d’entente avec lui-même et sa propre conscience qui le torture? Sa main agit contre sa volonté et il sait qu’il ne peut tricher avec lui-même. Et ce sont ces tourments qui le rapprochent de sa victime Tahar mais ils le fait aussi basculer dans l’irrémédiable avec le suicide de Clément.

La dimension philosophique et métaphysique magnifie l’art de Jérôme Ferrarri. L’auteur s’intéresse dans ce roman aux failles de l’être humain. Il s’intéresse à la mort de l’âme du capitaine. Tahar ne se trompe pas lorsqu’il perçoit la perte de la foi d’André dans sa cause :

« Vous avez perdu la foi et vous ne pourrez pas la retrouver, parce que tout ce pour quoi vous vous battez, ça n’existe déjà plus. Et je suis désolé pour vous« .

La victime se hisse en figure de héros (car il sait ce pour quoi il se bat) alors que le bourreau ici court à sa perte. De ce fait, Tahar n’a que de la compassion pour lui. Le rapport hégélien du maître et de l’esclave s’inverse au profit de l’exploité (comme il a toujours été dans les guerres d’indépendance). Ici, la frontière est irrémédiablement marquée entre le « terroriste » et le « résistant ». Par sa déconfiture, André Degorce a permis à Tahar de s’engouffrer dans la brèche… et cela, Horace Andreani ne peut lui pardonner

Le rapport sado masochiste donne toujours pouvoir à l’esclave. 

Le livre est très intéressant car il donne tour à tour la parole aux deux hommes André Degorce et Horace Andreani afin que le lecteur puisse saisir la complexité de leurs fonctionnements psychologiques et l’angoisse métaphysique de l’un et l’autre, tous deux à jamais traumatisés et perdus. Horace Andreani, le double, l’âme damnée de son capitaine aura le dernier mot. Il est l’ange de la mort, celui qui attendra le moment ultime pour entraîner avec lui le capitaine :

« Et c’est l’heure où je me penche doucement vers vous pour murmurer à votre oreille que nous sommes arrivés en enfer mon capitaine – et que vous êtes exaucé.« 


Editeurs : Actes Sud, 2010
160 pages
17,30 €

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