Le météorologue d’Olivier Rolin

météo
Un ciel d’orage

Olivier Rolin publie un récit à mi chemin entre la fiction et le reportage. En effet, Le météorologue entend retracer la vie tragique de Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, un météorologue, déporté puis assassiné durant la période de la Grande Terreur Stalinienne.

Le projet d’écriture prend sa source dans la rencontre fortuite de l’auteur, Olivier Rolin avec un livre d’image quelque peu insolite :

« (…) il y avait, sous une couverture représentant des nuages, un album hors commerce édité par la fille d’un déporté à la mémoire de son père. Alexei Féodossiévitch Vangengheim, le météorologue, avait été déporté aux Solovki en 1934. La moitié de l’album était constituée par des reproductions des lettres que du camp il envoyait à sa fille, Eléonora, qui n’avait pas quatre ans au moment de son arrestation. Il y avait des herbiers, des dessins d’un trait sûr, naïf et net, colorés au crayon ou à l’aquarelle. (…) »

L’émotion ressenti par l’auteur l’a conduit à l’élaboration d’un récit/roman/reportage consacré à cet homme au destin si tragique : « (…) l’album qu’elle avait voué à la mémoire de son père avait eu pour conséquence imprévisible de susciter un autre livre, loin, dans un autre pays, une autre langue. »

Le météorologue décrit la vie de cet homme dévoué à sa patrie et à son travail. Il croyait fermement à la grandeur du bolchévisme et au progrès social impulsé par Staline. Alors, dans son travail « Alexeï Féodossiévitch s’y attelle avec énergie, et même avec passion ». Mais c’est sans compter sur la paranoïa de Staline et de ses sbires. Arrêté en 1934, Alexeï est alors accusé d’espionnage et de conspiration contre l’Union Soviétique. Il est déporté dans un premier temps à la Loubianka, lieu de l’innommable par excellence : « (…) s’il est un lieu qui symbolise ce meurtre de masse de l’idéal, cette substitution monstrueuse de la terreur à l’enthousiasme, des policiers aux camarades, c’est la Loubianka. C’est ici le centre de cette alchimie à rebours qui a transformé l’or en vil plomb. Combien de milliers d’hommes et de femmes libres et courageux sont ressortis de ces abattoirs brisés, esclaves ? »

Sauf que notre météorologue ne sortira jamais de ces murs. Déporté ensuite vers le Goulag des îles Solovki, Alexeï sera exécuté en 1937. L’auteur nous relate alors sa vie dans ce camp d’internement et de travaux forcés. Il est tour à tour travailleur agricole puis bibliothécaire. Dépassant le cas du prisonnier Alexeï, Olivier Rolin évoque le microcosme du Goulag et des lecteurs au statut quelque peu particulier:

«  C’est une petite société bigarrée, cultivée, cosmopolite, qui gravite dans les alentours de la bibliothèque. En marge du camp mais nullement clandestine, acceptée par l’administration, encouragée même, pendant longtemps. A côté des travaux épuisants, des misérables rations de pain et de lavasse, des isolateurs glacés et des exécutions, il y a aussi cette vie, vestige d’un temps révolu »

Le météorologue tente par sa prose et par son travail de recherche de restituer au lecteur l’humanité d’Alexeï mais aussi de ses comparses. C’est un récit rempli d’humanisme. L’auteur dénonce sans réserve le stalinisme dans ses heures les plus sombres sans jamais tomber dans le militantisme ni dans le manichéisme. Il permet au lecteur de se rapprocher de ce parfait inconnu, Alexeï Féodossiévitch Vangengheim pour saisir son humanité.

« J’ai raconté aussi scrupuleusement que j’ai pu, sans romancer, en essayant de m’en tenir à ce que je savai, l’histoire d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, le météorologue. Un homme qui s’intéressait aux nuages et faisait des dessins pour sa fille, pris dans une histoire qui fut une orgie de sang. »
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Chronique d’Abigail …

Alexei Féodossiévitch Vangengheim, météorologue de son état, fut aussi un fervent soviétique… Ce qui n’empêchera nullement ce scientifique émérite de devenir l’objet d’ne accusation de sabotage. Soupçon impardonnable…
Dés lors, c’est son périple tant géographique qu’intérieur dont s’empare Olivier Rolinn pour narrer les destin du météorologue, de celui qui avait tellement foi en Staline qu’il continua, depuis le fin fond du Goulag, à en réaliser le portrait inlassablement.
Tout démarre en 1934. Ce texte hybride tient du documentaire, du récit. A vrai dire, cela importe peu… Car, en 1934, cet homme ordinaire, intelligent, un tantinet naïf, animé d’une foi réelle dans le régime soviétique, va à son tour être avalé et broyé par le grand Moloch, victime de la Grande Terreur.
C’est ainsi qu’Alexei Féodossiévitch accoste sur les îles Solovki. A coeur de la troublante beauté des îles, ancien monastère aux bulbes dorés, émerge le point alpha de l’archipel du Goulag. Ces îles en furent un noyau originel.
Là, aux confins de la Mer blanche, sous le regard des aurores boréales, ou durant ces jours qui n’en finissent jamais, des déportés (politique ou de droit commun) s’efforcent de survivre.
Dans cet univers figé par la glace dans le plus fort de l’hiver, au milieu de tout cet éblouissement immaculé, se niche un camp. L’horreur concentrationnaire s’est choisie un écrin de beauté. Car, même en enfer, peuvent émerger d’éphémères séquences d’éblouissement…
Là, malgré les extrémités des traitements auxquels les corps sont soumis, le détenu Vangengheim écrit à sa fille Eleonora ( qui ne le reverra jamais). Pour elle, il s’émeut du passage des renards, raconte la compagnie d’un chat gris, saisit des étincelles de vie. Dans le même temps, à sa femme, il réitère sa croyance en Staline, sa conviction de l’erreur bientôt réparée. Evidemment, si le petit père des peuples savait ça… Cette façon obstinée de répéter inlassablement son acte de foi, ou son ébrèchement marqué de stupeur au fil du temps, interpelle Olivier Rolin.
Aux Solovki, la vie ne s’en organise pas moins. l’ancien monastère prisonnier des glaces abrite un peuple de Zeks érudits. Alexei Féodossiévitch s’occupe de la  bibliothèque aux 30 000 ouvrages, y compris étrangers. ce n’est pas là le moindre des paradoxes. Ainsi, dans l’immense état policier et totalitaire, où la moindre parole peut vous emmurer vivant, les Solovki travaillent à préserver ces écrits.
Les années passent, la confiance du Zek en une réhabilitation se fissure. En 37, il sera broyé par la Grande Terreur, portée par Iajov, bras droit et exécuteur des basses oeuvres pour Staline. Vangengheim est emmené pour être fusillé. Sa peine de prison est commuée en condamnation à mort. Et nul, pendant 70 ans, ne le saura. Sa femme mourra sans connaître ni la vérité ni son lieu de sépulture.
L’horreur et l’absurde sont ce que l’entendement de Vangengheim a refusé. Au cours de ces années terribles, dans ce grand Pandémonium gelé, obtempérant à la folie du grand moloch, qui fusille aujourd’hui sera fusillé demain. l’homme nouveau n’est que foi aveugle dans le régime de Staline. Au Dieu des tsars, s’est substitué le Soviet.
il faudra 70 ans pour que la vérité émerge, à force d’un travail acharné, de quêtes minutieuses dans les archives laissées par les bureaucrates,ces petites mains du système.
C’est ce destin terriblement touchant, terriblement émouvant, terriblement révoltant que narre poétiquement Olivier Rolin. Et l’on se prend à chercher avec tristesse, dans la course des nuages, quelque signe, quelque souvenir du malheureux météorologue…


Editeurs : Seuil/Paulsen, Coll. « Fiction &Cie »
224 pages
Paru en Octobre 2014
18,50 euros

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