Là-bas, sans bruit, tombe un pétale de Yun Ch’oe

tombe un pétale
Je suis Mémoire

Pour comprendre cette oeuvre, il faut avoir en tête quelques éléments historiques concernant la capitale de la province de Jeolla, Kwangjû. Tout part du 18 Mai 1980, un an après l’assassinat de Park Chung-hee, au pouvoir pendant 18 ans et qui a introduit une dictature militaire sans précédent. A sa mort, les événements se sont accélérés. A la place d’une actualisation du processus démocratique attendu par le peuple, Chon Tu hwan arrive au pouvoir et durcit le régime. Il cherche des coupables dans cet assassinat et de ce fait renforce le pouvoir militaire et rend l’armée plus puissante encore qu’elle ne l’a été dans le passé. Le soulèvement de Kwangjû est un mouvement qui part de la couche populaire mais aussi de celle des élites pour demander la restauration immédiate de la démocratie tant promise. De plus, la province de Jeolla dont Kwangjû est la capitale a été délaissée par le prédécesseur de Chon Tu hwan. Elle souffre d’un manque économique et d’un déclassement de la population. Avec du recul, le soulèvement est justifié. Or l’armée intervient et parvient à contenir et à neutraliser la foule en faisant de cette ville un véritable bain de sang tant le massacre de la population est brutal et sévère. On dénombre au moins 200 victimes sans parler des arrestations et des blessés. Le roman prend ancrage dans cet événement.

Là-bas, sans bruit tombe un pétale ressemble à un titre donné à une estampe. Cependant, dès le titre, on voit déjà tout un non-dit, tout le soubassement de la tragédie et le sang. Le pétale n’est-ce pas aussi la vie si fragile et si éphémère qui est en train de s’en aller tout doucement et à chaque souffle rauque de la jeune fille? Tout le roman repose sur la litote, sur le suggéré comme le fait si bien les artistes asiatiques lorsqu’il esquissent des estampes. La jeune fille erre comme une âme en peine à la recherche de ses mots et de ses souvenirs. La quête de la tombe de son frère n’est qu’un prétexte car la folle n’est pas si folle que cela. Elle est surtout le témoin unique de cette journée. Elle est le témoin oculaire de l’Histoire mais aussi de son histoire. La grande Histoire s’imbrique dans la vie privée des individus qui restent hébétés, traumatisée et pétrifiés par l’événement du 18 Mai. La jeune fille porte le poids de la souffrance de toutes les victimes. Elle ne peut pas mourir, pas encore, pas avant la fin grandiose, l’apothéose de son récit entrecoupé par le déferlement de la folie (chapitre 9). La vérité est dévoilée. Mais il n’y a pas de thérapie possible pour cette jeune fille qui a vu l’indescriptible, l’innommable. Elle est le bouc émissaire, la victime innocente de cette histoire d’autant qu’elle est simple d’esprit. En Asie, lorsqu’un enfant est né et qu’il est atteint de trouble mental, on dit qu’il porte la faute et les non-dits de tout un clan. Aussi, il devient un « intouchable » mais aussi quelqu’un qu’on doit s’en occuper avec compassion car c’est chaque membre du clan qui se tapit au fond de son esprit malade. On devine aussi l’échec de ceux qui veulent la retrouver pour s’occuper d’elle. On devine aussi le manque de sérénité et la violence de ceux qui l’ont battue, violée car ils portent désormais la faute en eux. L’acte avilissant n’avilit pas celui ou celle qui le subit mais ceux ou celles qui le donnent. L’homme l’a très bien compris lors de sa rencontre avec ceux qui la cherche. C’est un monde qui se relève doucement du massacre et qui a perdu sa tête : « Dans la ville, des rumeurs se répandaient comme une marée, un tourbillon, d’une bouche à l’autre, d’autant plus vite qu’il s’agissait d’un interdit, rumeurs à propos d’un massacre dans une ville du Sud, avec des détails très précis, les plus horribles et les plus effroyables qui soient. Chaque fois qu’une bribe de ces rumeurs parvenait à ses oreilles, l’homme se surprenait à penser à la jeune fille, sans savoir du tout pourquoi. » A sa manière, l’auteur rend hommage à cette ville qui a su se rebeller contre l’iniquité.


Traduit du coréen par Patrick Maurus
Editeurs : Actes Sud, 1991
132 pages
12,30 €

Publicités
Cet article a été publié dans La littérature coréenne. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s