La tour des fourmis de Ch’oe Inho

tour fourmis

Sacrifice

Le personnage principal est un jeune publiciste. On ne connaît pas son nom. Ce que nous savons de ce personnage est sont récent aménagement dans une tour toute neuve. Il mène une vie toute ordinaire et sans éclat. Il partage son temps entre son travail dans un bureau insignifiant et son appartement jusqu’au jour où il est confronté à la présence des fourmis. S’engage alors une lutte pour le territoire et pour la survie du plus fort.

Ce petit roman paru en Corée en 1977 est intéressant à plus d’un titre. Il y a bien sûr une réflexion philosophique sur la condition humaine frôlant l’absurde. Le personnage principal ressemble par sa vie à K dans Le procès de Kafka. En effet, l’univers dépeint est surtout une critique de la société coréenne qui veut se moderniser à tout prix quitte à sacrifier les plus faibles (et ce, sous la pression des américains. N’oublions pas que nous sommes dans la Corée du Sud, à Séoul, deux décennies après la guerre de Corée). Le roman insiste sur l’anonymat, l’uniformisation, l’absence d’individualité. Les fourmis sont les symboles de tout cela: société ultra compétitive, ultra violente (fourmis carnivores, fourmis guerrières et nettoyeuses), ultra hiérarchisée et sans désir car seul compte le travail (fourmis travailleuses et atrophiées sexuellement pour être plus rentables et productives en terme de travail abattu). N’oublions pas que le livre est paru en 1977 alors que le pays était encore sous la dictature de Park Chung-hee. Le personnage va engager avec les fourmis un combat à mort reproduisant ainsi une lutte inter espèce dont seul le plus fort pourra survivre et clamer la légitimation de son existence. On n’est pas loin du social darwinisme étudié par certains anthropologues. Darwin n’aurait jamais cautionné le transvasement de cette théorie scientifique à une application sociale! Ce discours social darwinisme qui s’est érigé en idéologie au cours du 20ème siècle dans la région du Sud Est asiatique a amené des catastrophes sans précédent…

La part historique et allégorique de ce récit est manifeste. Selon moi, l’évocation des fourmis est un prétexte (aussi ce serait un pur anachronisme que de voir l’influence du texte de Weber sur ce roman: La tour des fourmis est apparu beaucoup plus tôt) pour évoquer un contexte politique de militarisme forcé (toujours sous la pression américaine) qui a écrasé toute forme d’initiative et d’expression libre. Le héros est emprisonné dans ce système verrouillé. Il se débat matin et soir sans résultat car les fourmis reviennent toujours. Elles viennent de nulle part. Elles s’attaquent à tout, gagnent en terrain et en intelligence et elles s’adaptent! L’homme, quant à lui, recule et cède la place. Il abdique. Les fourmis peuvent être considérés, selon moi, comme des promesses des lendemains qui chantent (« On va vivre bien » dit le dictateur avant son assassinat en 1979, deux ans après la publication de ce roman). Ces promesses obligent la population à des sacrifices immenses (dont on peut évoquer le massacre de Kwangju) en vue du progrès imminent. L’auteur lui doute comme le montre la scène finale…

Je vous le conseille vivement car il vous permet de pénétrer ce monde fascinant aux recoins encore inconnus. Et en le lisant je ne peux m’empêcher de penser au clip du fameux groupe Ramstein « Links » …


Traduit du coréen par Patrick Maurus
Editions : Actes Sud, 2006, 72 pages
12,20 €

Publicités
Cet article a été publié dans La littérature coréenne. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s