Le bruit du tonnerre de Chuyong Kim

tonnerre
Le voyage de Sin Kiiyô

Pendant la pleine mutation de l’histoire de la Corée et pendant la guerre qui s’ensuit après l’occupation de ce pays par le Japon, une jeune femme, Sin Kiiyô, veuve, sans héritier mâle est violée par un paysan dans la maison de sa belle-mère. Enceinte, elle est obligée par les vicissitudes de son histoire et celles de la Corée à partir sur les routes ravagées par la guerre civile entre les Rouges (Communistes) et le Conservateurs. Elle sera livrée aux bourreaux, affamée et maltraitée. Son quotidien devient alors une lutte pour la survie en attendant peut être la venue d’un jour meilleur…

Quand le lecteur parcourt pour la première fois les écrits de cet auteur et particulièrement ce roman ci Le bruit du tonnerre, il est surpris par l’incroyable destin de son héroïne, Sin Killyô. En effet, c’est une jeune femme malmenée par la vie. Son malheur est accentué par les vicissitudes de l’Histoire de son pays. Sin Killyô vit dans une époque tumultueuse, dans une Corée tout juste libérée de l’occupation japonaise. Ce pays est alors tenu en étau par des puissances étrangères telles que la Russie et les Etats-Unis préfigurant déjà non seulement la guerre de Corée mais aussi les prémisses de la Guerre Froide. Notre héroïne, maintes fois violée erre sur les routes ravagées et incertaines de cette Corée dont les factions sont constituées tantôt de partisans communistes tantôt de conservateurs de la droite traditionnelle s’entre-tuent pour la mainmise du pouvoir sur le pays. Elle s’aventure sur le fil du rasoir à la recherche de ses bourreaux qui l’ont violée et auxquels elle éprouve un certain attachement d’autant plus qu’elle met au monde un enfant de l’un d’eux. Cette femme fragile et naïve au début de l’histoire devient dure et intransigeante au fur et à mesure que grandissent son malheur et le rejet des autres. Le lecteur peut rester perplexe devant l’errance de cette femme. Il peut aussi être choqué par sa soumission et par sa servilité devant les autres. A aucun moment elle n’émet de révolte contre son sort. Cependant, pour comprendre cette oeuvre, il faut se reporter aux années 30 à 50 dans une Asie imprégnée de confucianisme. Le malheur est dû au destin qui prend ici les traits des grondements du tonnerre. Face au destin, personne ne peut s’y soustraire. Les vertus et grandeurs d’un individu se mesurent à sa capacité à supporter le sort et à sa faculté de montrer une attitude digne et sans tâche. Autrement dit, il doit offrir un visage d’impénétrabilité et un corps soigné. C’est ce qui est reproché sans cesse à Killyô dans son laisser-aller. Cependant, le roman met en scène aussi un paradoxe tout à fait coréen. Ce qu’on peut prendre pour de la passivité dans les actions et les paroles de Killyô (et au travers elle, tous les autres personnages) sont en réalité des actes de résistance. En effet, elle trace elle-même sa trajectoire de vie. Son parcours erratique a toujours eu un sens: la recherche de l’amour et donc de la vie. En bravant le danger, elle cherche à montrer son mépris de la mort et de la guerre. Elle se hisse comme ceux et celles qui l’imitent au dessus de la violence et du carnage. Ses incessants départs sur les routes, ses itinéraires en zigzag décrivent un parcours qui peu à peu donne du sens à ses actions. Comme elle, le pays qui est à feu et à sang après la libération japonaise lentement se redresse et trace une frontière non plus fluctuante mais définitive permettant ainsi de chaque côté de tourner le dos à l’autre.

Le roman s’achève non sur une touche d’espoir mais sur la perte définitive de l’amour pour Killyô. Son sort reste donc en suspens. Ce qui advient d’elle restera désormais et pour toujours hors du champ littéraire.

C’est le destin qui décidera… pour elle et pour … le pays.


Traduit du Coréen par Patrick Maurus
Editeurs : Actes Sud, 2012
432 pages
23,80 €

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