Les saisons de la vie (1952-2007) de Nadine Gordimer

gordimer
Kaléidoscope

Avec Les saisons de la vie, Nadine Gordimer renoue avec le genre de la nouvelle. Son ouvrage rassemble les divers écrits publiés durant sa vie dans des revues et journaux. Publié après sa mort survenue en  2014, l’œuvre comprend 38 nouvelles. L’une d’entre elle possède une place à part. Il s’agit de « Quelque chose, là-bas ». Cette dernière, par sa longueur (une centaine de page) et par son intrigue s’apparente plutôt au genre roman. Exception peut être aussi faite de la nouvelle « Lettre du père » dans laquelle Nadine Gordimer imagine une réponse cinglante du père de Kafka à son fils. Ici, l’auteure n’épargne pas Kafka et brosse un portrait peu flatteur de celui-ci. Sous sa plume, il devient un fils faiblard, maladif à souhait, fils à maman et opportuniste…

Le reste des récits est concentré sur la problématique raciale, d’intégration et du « vivre ensemble » en Afrique du Sud durant la période de l’Apartheid et post Apartheid. Les nouvelles balaient plus d’un demi – siècle d’Histoire. L’auteure donne le ton de ses intrigues dès l’apparition du titre. Certains sont cinglants et attaquent immédiatement le Blanc et ses bonnes intentions inapte à comprendre l’impact de l’Histoire dans la conscience et la vie du Noir naguère opprimé. Ainsi,  le titre de la deuxième nouvelle « Les amateurs »  met en exergue les maladresses et la naïveté d’une troupe de théâtre au cœur d’un ghetto noir :

« Pris en charge par un officiel, ils franchirent le portail, pénétrèrent dans le township, salués, observés, remontèrent la rue pleine d’ornières vers le Beer Hall. Seul un visage effronté, aviné, clignant dans les phares de la voiture, rit et cria quelque chose qu’ils n’entendirent qu’à moitié.
En traversant les rues étroites et sombres, leurs visages blancs se pressaient aux vitres, avides de voir à quoi cela ressemblait. Mais curieusement, il semblait bien que s’ils voulaient voir le township, lui ne voulait pas les voir. »

La caractéristique de l’écriture de Madame Gordimer est de mettre en avant cette évidence qui touche aussi actuellement nos sociétés modernes : le vivre ensemble après l’Apartheid. Ici, même si l’Histoire, résultant des luttes civiques, a fait tomber les barrières de la ségrégation entre Blancs et Noirs, ces communautés continuent de vivre dos à dos sans se soucier réellement de l’autre dans ce qu’il a de singulier, de différent qui pourrait parfois enrichir la société dans son ensemble. Dans sa nouvelle « Il était une fois », elle enfonce le clou et dénonce avec virulence, la communauté blanche dans son obsession sécuritaire. La détermination à se protéger, à  ériger des barrières contre les hordes sauvages de Noirs pouvant venir s’attaquer aux biens et aux personnes pousse un couple de retraités à des solutions extrêmes…

Cependant, la subtilité de Nadine Gordimer est de n’être pour aucune partie. Elle ne défend ni les Noirs ni les Blancs. Elle pointe le doigt là où cela fait mal. Elle montre la verrue, le cancer qui défigurent l’Afrique du Sud à savoir la corruption des classes dirigeantes. Les nouvelles comme « Table ouverte » ou encore « Au rendez-vous de la victoire » abondent dans ce sens. Nadine Gordimer n’a jamais trahi ses convictions d’écrivaine. Comme elle n’a jamais cessé d’affirmer le rôle du romancier : « Le romancier doit voir les verrues sur le visage de son ennemi comme sur celui de son frère d’armes. Son devoir est de rechercher la vérité pour approcher la justice. »

Dans Les saisons de la vie est par sa forme littéraire un kaléidoscope qui offre au lecteur de multiples fenêtres pour contempler l’Afrique du Sud. Nadine Gordimer n’est pas militante au sens strict du terme. Engagée, elle est surtout une voix qui s’élève contre l’iniquité, la violence et l’inégale répartition des richesses et du pouvoir en Afrique du Sud.

« J’ai été passionnément engagée dans la lutte antiapartheid, mais je défie quiconque de trouver de la propagande dans l’un de mes livre »

Son dernier opus scrute 50 ans d’histoire de l’Afrique du Sud. C’est un récit de bilan et de constatation. Les saisons de la vie n’est pas un pamphlet ni une plaidoirie. C’est seulement la voix d’une africaine du sud qui s’élève pour clamer  l’amour qu’elle porte à sa terre et ses gens. Elle pointe du doigt les maux pour mieux les guérir. Le remède appartient à la génération nouvelle. Cet ouvrage est un legs, un héritage de cette grande Dame qui a dominé par son courage et par son intelligence la littérature du 20ème siècle.

« Par mon combat, j’ai gagné le droit de faire partie de ce pays » (Nadine Gordimer, 1923 – 2014. Prix Nobel de littérature en 1991)


Traduit de l’Anglais (Afrique du Sud) par Pierre Boyer, Julie Damour, Jean Guiloineau, Georges Lory , Gabrielle Rolin, Antoinette Roubichou-Stretz, Fabienne Teisseire, Claude Wauthier.

Editeurs : Bernard Grasset, 2014
600 pages
24 €

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