La confession de la lionne de Mia Couto

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Kulumani brûle de colère

Dans le village de Kulumani, les habitants vivent dans la terreur. Les lions se sont aventurés hors de la jungle et tuent sans pitié les villageois.  Arcanjo Baleiro est dépêché par les autorités pour neutraliser ces lions mangeurs d’hommes. Tourmenté, traumatisé par la mort tragique de son père et l’étrange folie de son frère, Arcanjo se définit lui-même comme « le dernier chasseur » et voit dans cette aventure périlleuse comme sa dernière chasse ». Il arrive à Kulumani pour constater le désastre :

« Je regarde alentour. Il y a deux nuits une jeune femme est morte ici. Avant elle, vingt autres ont été dévorées par les bêtes sauvages. Non loin, au milieu de la prairie, se trouveraient encore des traces de sang, des restes indélébiles d’indicibles crimes. Je pense à la douleur et à la peur de ces gens. Je pense au désarroi de ce village, si loin du monde et de Dieu. Kulumani était plus orpheline que moi. »

Cependant, le chasseur Arcanjo n’est pas le seul à chroniquer ses impressions. Mariamar, sœur de la dernière victime a voix au chapitre. Son récit est plus énigmatique, plus poétique aussi. Le lecteur reste pourtant perplexe quant aux intentions de la jeune femme. Qui est-elle ? Que lui est-il arrivé ? En effet, ses mots et sa narration sont empreints de tristesse et de mélancolie. On devine les secrets et les maltraitances que la jeune femme a dû subir…

La confession de la lionne est un récit éclaté superposant plusieurs voix qui tendent à brouiller les pistes. Car en fin de compte, une question se pose : ces lions existent-ils vraiment ? Mia Couto n’offre pas seulement à son public un récit de chasse ou d’aventure. Plus que cela, son roman révèle des soubassements inconscients, cette part sombre que chaque villageois porte en lui car : «  La plus grande menace à Kulumani, ce ne sont pas les bêtes de la jungle. Faîtes attention, mes amis, faites très attention » Derrière la voix des anciens mettant en garde le jeune chasseur, c’est l’auteur qui s’adresse à son lectorat. Les lecteurs doivent aussi être sur leur garde, ils doivent mener eux aussi une chasse : celle de démêler le vrai du faux. La littérature, le processus littéraire qui œuvrent dans La confession de la lionne deviennent un jeu de piste, un espace de subversion.

En effet, les secrets, les non-dits mettent le lecteur en alerte. Le village porte la Faute en son cœur. Et qui est cette Tandi, victime supposée des lions dont personne ne veut évoquer le nom ? Et si au final, les lionnes ne sont que le bras armé d’une vengeance implacable visant à exterminer le village jusqu’au dernier ? Et dans ce cas, qui est derrière toute cette tuerie ? Le lecteur doit lire jusqu’à la dernière page pour comprendre la vérité sur le destin de chaque personnage. Il reste envoûté jusqu’au dernier mot. Lire La confession de la lionne c’est accepter d’être envoûté et désenvoûté par les protagonistes, notamment Mariamar. Les voix s’entremêlent, fusionnent pour murmurer à l’oreille du lecteur l’ultime vérité sur chaque destin de Kulumani. Lire La confession de la lionne c’est aussi suivre l’auteur dans une dénonciation subtile et toute en nuance de la société patriarcale et de la soumission des femmes.  L’aspect anthropologique est ici mis en valeur lorsque Mia Couto retrace les mythes cosmogoniques  fondateurs du village et de l’échec du système matriarcal. Il réactualise un substrat mythique oublié et non relayé par la tradition orale. Cette perte dans la mémoire collective entraine le désastre à Kulumani, du moins c’est ce que semble nous dire l’auteur.

La confession de la lionne est un roman d’une grande richesse quant aux problématiques sociétales abordées par l’auteur. Ecrit avec un style simple et dépouillé, le roman se révèle dans la beauté brute et savanesque. Il constitue un joyau d’écriture pour cette rentrée littéraire d’hiver 2015.


Traduit du Portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro Rodrigues
Editeurs : Métailié, 2015
234 pages
18 €

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6 commentaires pour La confession de la lionne de Mia Couto

  1. jostein59 dit :

    Mystérieux, profond et ancré dans un monde un peu sauvage et ancestral. Je pense que cela peut me plaire.

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  4. zazy dit :

    Je suis très intriguée par ce livre

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    • lemondedetran dit :

      Ah, Ah… Comment vous dire… Disons qu’il y a de l’aventure, du mystère, des femmes qui guettent dans l’ombre… J’ai adoré ce roman. Si je vous livre plus, je vais casser le suspens… Sincèrement, jetez-vous dedans, vous n’allez pas le regretter!!!

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