L’Oratorio de Noël de Göran Tunström

oratorio

La vie après le drame

Le roman s’ouvre sur Victor, le petit-fils de Aaron Nordensson. Celui-ci revient dans sa ville natale pour donner un concert de Bach. Il va interpréter « L’Oratorio de Noël » dans l’église de la ville. Il retrouve ses anciennes connaissances, toutes errent et révèlent leur visage meurtri par l’existence. Victor connaît cette souffrance cachée des habitants de cette petite bourgade. Il porte en lui les stigmates de la faute et de l’errance de ses pères.

Puis le lecteur fait un saut dans le temps et se retrouve dans les années 1930 au moment où commence véritablement la saga familiale de Victor. L’origine du malheur des Nordensson vient d’un événement tragique. Alors que Solveig, la mère de Sidner – futur père de Victor – s’apprête à partir à l’église pour interpréter l’Oratorio de Noël de Bach, un accident survient et elle meurt piétinée par un troupeau de vaches de la ferme sous les yeux de ses enfants et de son mari Aaron.

« Alors ils aperçoivent Aaron. En plein milieu du bétail qui court, qui s’éparpille, il arrive. Il porte dans ses bras un paquet ensanglanté et qu’on ne peut pas regarder. « 

Dès lors les vies basculent. Aaron erre dans les limbes de la folie et laisse choir sa vie et celle de ses enfants. Commencent pour Sidner et sa soeur une descente en enfer. L’intrigue oscille entre la désespérance de Aaron : »Aaron erre de-ci, de -là à la péripétie du sommeil » et la solitude inquiétante teintée d’ombres et de cris de Sidner. L’auteur insiste non seulement sur le naufrage de cette famille mais il analyse aussi les causes, les effets et les non-dits des personnages qui motivent leurs choix et leurs décisions de lâcher prise. Aaron trouve la paix et la quiétude dans les profondeurs abyssales des mers du Sud. Sidner tente de s’accrocher à la raison et cherche à faire fusionner le rêve et la vie aux confins de la Nouvelle Zélande. Chaque personnage porte un poids, un penchant à l’autodestruction et en même temps une capacité d’espérer qui au gré des circonstances les poussent soit à la vie soit à la dispersion de son moi. C’est le cas pour Tessa et pour Torin. La mort de Solveig n’est pas la cause du basculement des vies vers le néant. Elle réactive une prédisposition à l’auto destruction que porte en leur sein les protagonistes de ce roman. Elle leur offre le choix et le libre arbitre.

La littérature nordique nous donne ici matière à réflexion. Göran Tunström possède une écriture puissante car elle est envoûtante, acerbe, froide, poétique et musicale. Il sait conjuguer les extrêmes pour offrir un chef d’œuvre. Les personnages sont teintés de fragilité, de faiblesses faisant d’eux la part belle de l’humanité en souffrance.

 L’élégance de la traduction rend hommage à cet auteur qui mérite d’être plus connu en France.
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Chronique d’Abigail

Trois générations de Nordensson, trois générations d’hommes liés par le lien de la filiation se succèdent dans l’Oratorio de Noel du Suédois Goran Tunstrom. Dans ce roman polyphonique, construit avec la même amplitude et la même complexité que l’oeuvre de Bach, les dimensions de l’espace et du temps se fondent et se rejoignent, s’imbriquant.
Ainsi, l’ouverture de l’oeuvre se fait avec le personnage de Victor, le dernier de la lignée des Nordensson, de retour dans la ville originelle et donc dans le temps. Sa présence s’explique parce qu’il vient diriger des musiciens s’apprêtant à interpréter précisément l’Oratorio, dont la partition traverse le roman, lui donnant son tempo insaisissable, emprunt de mystère. Et ce sont les mots même de Victor, son commentaire sur la création de Bach, qui colorent ce début de roman.
Cependant, c’est la figure d’une absente qui domine l’ensemble, en devient la clef qui indique sur quelle gamme tout va se jouer. Solveig, la femme lumière, qui relie l’Amérique et l’Europe, dont l’aura tutélaire, par delà sa mort et par delà les générations, créera dans la conscience de deux hommes l’impulsion pour une épopée vers la Nouvelle Zélande.
Solveig l’amante, l’épouse, la mère qui meurt absurdement dès les premières pages. Pour Aron, son époux, elle incarne l’initiatrice, celle qui déchire de ses doigts effilés le voile qui lui ouvre l’accès vers la porte surnaturelle de la sensibilité au monde, à la musique et à ses Harmoniques.
Solveig la soprano, interprète de l’Oratorio de Bach, agit telle une révélation sur son veuf, Aron, mais de façon indirecte sur son fils Sidner, puis sur le fils de ce fils, Victor.
Ces êtres possèdent une particularité; celle de s’adresser chacun à un tiers, un absent, ailleurs soit dans le temps et la mémoire, soit dans l’espace. Ainsi, Sidner rédige le journal de ses révélations intimes et intérieures afin que son fils Victor en prenne connaissance un jour. Ce même Victor qui, dans son imaginaire enfantin, transforme le père réel en un Ulysse, un être fantasmé paré d’un masque idéal. la rencontre avec le Sidner de chair et d’os lui permettra de s’enraciner hors du mythe et de l’illusion.
De même Aron, l’illuminé, l’habité perçoit-il l’image de Solveig telle une entité, un esprit flottant s’incarnant et communiquant avec lui à son gré. C’est ce qui va pousser Aron, cette belle figure de veuf inconsolé, ce Tristan rongé d’un amour fou, vers la Nouvelle Zélande, en une quête absolue et tragique.
Il y a une dimension circulaire dans l’oeuvre de Tunstrom. L’idée d’un cercle parfait qui se rejoint, se referme. Ce qui lie ces trois hommes, c’est aussi leur aspiration métaphysique à voir l’au delà des choses, du sensible, pour accéder à une Vérité. Chacun d’entre eux connaitra sa propre Révélation.
C’est là un roman magnifique, empreint de magie et de beauté, qui prote sur ses personnages un regard emprunt de douceur et de gravité.
Une oeuvre qui enchante et qui laisse, dans l’esprit du lecteur, l’impression étrange de percevoir, à son tour, s’élever, quelque part, une petite musique…


Traduit du Suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach
Editeurs : Actes Sud, 2003 (pour la présente édition)
442 pages
24,90 €

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