Hideyoshi seigneur singe de Shiba Ryôtarô

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C’était de la comédie

Il est indéniable que Shiba Ryôtarô livre ici une œuvre littéraire de très haute facture. L’épaisseur du roman ne doit pas dérouter le lecteur car l’auteur conjugue à merveille l’érudition et le roman d’aventure. En effet, Hideyoshi seigneur singe n’est pas seulement un roman biographique retraçant la vie et l’œuvre politique de l’un des trois plus grands daimyôs que le Japon ait connu. Il est aussi un roman d’aventure car le lecteur suit Nobunaga, le maître de Hideyoshi et Hideyoshi lui-même dans nombres de batailles. La description est un des genres dominants dans ce roman. Elle est tour à tour épique et tragique lorsqu’elle décrit par exemple la mort de Nobunaga. L’alternance de ces deux tonalités donne de la vigueur et de la force au récit l’apparentant soit aux chansons de geste occidentales soit aux dits chers à la littérature japonaise. En effet, certains passages ramènent le lecteur vers des chapitres du Dit du Genji de Murasaki.

Cependant, loin d’en faire une hagiographie de Hideyoshi, Shiba Ryôtarô entend retranscrire dans sa vérité nue le vrai visage du stratège. Il use pour cela des chroniques du XVIème siècle ainsi que du travail d’historiens et offre au public japonais mais aussi étranger un visage simiesque et changeant de ce petit homme de basse extraction. Le surnom de « singe » qui lui a été donné par les villageois et par ses différents maîtres souligne la laideur de son apparence. Or derrière cette physionomie peu séductrice se cache un enfant puis un homme dévoré par l’ambition et par la ruse. Sachant qu’il est défavorisé par la nature et par la naissance, l’homme va mettre à profit sa jovialité et sa drôlerie pour servir ses maîtres et grimper les différents échelons de samouraï pour parvenir au pouvoir suprême.

« Le Singe travailla jour et nuit. Mais chaque jour se renforçait en lui l’impression que ses ambitions ne s’épanouiraient pas dans ce pays, car il y manquait la guerre. Dans un monde en paix, le Singe risquait de rester le Singe toute sa vie. »

Or le siècle tumultueux et tourmenté dans lequel il est projeté le jette aux pieds d’un homme au caractère et au tempérament singulier. Il s’agit bien sûr du premier unificateur du Japon, Nobunaga.

Shiba Ryôtarô met ici en lumière la relation non moins étrange qui lie les deux hommes : l’un, Nobunaga et l’autre, Hideyoshi. Il met au service du lecteur toutes les informations pour comprendre l’époque de Hideyoshi et son ascension vers le pouvoir suprême. Il renseigne aussi son public sur les enjeux psychologiques qui existent entre les deux hommes. C’est un roman dans lequel Hideyoshi accepte le pacte tacite qui le soumet au sadisme de Nobunaga. Il consent à être le singe de son Maître, le bouffon de son roi tout en l’aidant à gagner batailles et royaume par son intelligence. Il consent comme il le dira à son épouse des années plus tard à endosser ce rôle ingrat car c’était le prix à payer pour avoir et la couronne et le sceptre. « Tout ça, c’était de la comédie, lui répondit Hideyoshi en s’allongeant. (…) Et j’ai fini de conquérir le Japon grâce à ça ! ». Admirable leçon de lucidité sur lui-même et sur la nature humaine.


Traduit du japonais par Yoko Kawada – Sim et Sylvain Chupin. Editions Philippe Picquier (Collection « Picquier Poche » paru en 2012.
814 pages.
12,20 €

 

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