Karro de Steve Tesich

CV Karoo
Au pays de la soif

Dans ce roman, Steve Tesich renoue avec un thème cher au roman anglo-saxon, celui du « Beautiful Loser ». 
Lorqu’on lit l’histoire de Saul Karoo, on ne peut s’empêcher de penser à Gatsby, à Herzog ou encore à Michael Beard. En effet, Karoo nous conte l’histoire de Saul Karoo qui est connu dans le milieu du cinéma. Il navigue dans un monde de luxe où l’apparence compte autant que la notoriété. Cependant, notre homme n’est pas dupe. Il se définit lui-même comme appartenant à « un rouage modeste mais assez opérationnel dans l’industrie du cinéma. » Et il poursuit :

 » Je reprends des scénarios écrits par d’autres. Je réécris. Je coupe et je polis. Je coupe ce qui est en trop. Je polis ce qui reste. Je suis un écrivaillon doté d’une plume qui a fini par être considéré comme un talent« .

Ainsi dans un monde aseptisé où tout génie ou vrai talent doit passer par le rouleau compresseur du conformisme intellectuel, Karoo devient un roi régnant sur le Royaume du Médiocre. Les Muses deviennent alors des Banalités comme il se plaît à le dire lui-même. Karoo se prend au jeu. Karoo devient narcissique ne vivant que pour le public. Toujours en représentation avec Dianah, son ex femme, son complice, Karoo est effrayé lorsqu’il se retrouve seul ou à deux parce qu’il ne peut plus jouer son rôle et parce qu’il ne peut pas être lui-même. Le drame de Karoo est en autres la perte de l’authenticité, du vrai au profit du succès et de la célébrité. 
Mais Karoo est aussi comme Herzog de Saul Bellow, un homme en souffrance. Sa souffrance et le rejet dont il fait l’objet de la part des autres libèrent sa parole. Il parle, il crie, il hurle à défaut de « lever une femme » ou à discuter avec son fils comme le lecteur peut le constater lors de la soirée de la Saint Sylvestre chez les McNab. Sa parole devient exubérance. Le lecteur voit dans ses critiques, une vision cynique du monde et de lui-même. Karoo s’enlaidit. Karoo devient « immoral« , « imposteur » et « politiquement incorrect« . Comme Lermontov, il devient « un homme de trop« , un homme malade. Il devient, comme le suggère à la fin du roman, « l’Homme Millénium, l’homme postmoderne« . Alcoolique, couard, jouant sa vie à pile ou face, Karoo cherche tout de même la rédemption qui bien sûr ne viendra pas d’autant plus que son drame offre des ressorts pour un scénario à succès… Le Destin est un cruel farceur.

Mais le roman de Steve Tesich n’est pas seulement la mise en évidence le drame d’un homme. En effet, l’auteur s’évertue à dénoncer les travers du monde du spectacle ancré sur ses valeurs et préjugés. Il nous décrit des êtres superficiels, incultes qui massacrent le génie et le talent des autres (ici ceux de Houseman dit le Vieil Homme, un Dieu authentique et débonnaire?) pour satisfaire le goût médiocre de certains publics. Steve Tesich dessine aussi le contour moral et éthique de ces rois de l’industrie du rêve (ou devrait-on dire du divertissement). L’épisode de la copine russe de Jay Cromwell ou encore l’adoption de Billy par Karoo et Daniah attestent cette indifférence à l’autre et son exploitation outrancière.

Le roman dépeint un esprit de fin de siècle. Nous basculons à l’ouverture du roman vers une nouvelle décennie: les années 90 et avec elle la fin des idéologies:

« Il y avait Havel, le mur de Berlin, la fin de la guerre froide, Gorbatchev et pendant au moins quelques jours encore, il y avait tous ces Roumains avec leurs noms aux consonances délicieuses. »

Pendant que les peuples du monde assistent aux changements de l’Histoire, les « happy fews » s’émerveillent sur des noms exotiques en sirotant tranquillement un champagne millésime… Saul Karoo prépare l’avènement de Patrick Bateman…

Enfin, on aime ce roman aussi par qu’il hisse le destin de Karoo à celui de l’épopée et de la tragédie au sens peut-être aristotélicien du terme. La fin de Karoo se superpose à une nouvelle interprétation d’Ulysse. Et si Ulysse n’avait pas pu retrouver son foyer, peut-être qu’il aurait alors le visage de notre homme… Steve Tesich donne ici une autre interprétation du tragique de l’homme dans un monde sans Dieu et sans héros:

 » Tous les dieux qu’il connaissait quand il était enfant et quand il était adulte ont maintenant disparu. (…) Disparus les rois et les royaumes de son passé. Disparus Agamemnon et Ménélas. Disparue la maison des Atrides« .

Nous voici seuls avec Saul Karoo. Nous voici seuls avec cet homme postmoderne. Aussi lisez-le. Apprenez de son histoire, de l’histoire de cet homme, « le dernier homme que vous connaîtrez« , celui dont le nom Karoo signifie « Le pays de la soif »


Traduit de l’américain par Anne Wicke
Editeur : Monsieur Toussaint Louverture, 2012
607 pages
22 €

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2 commentaires pour Karro de Steve Tesich

  1. jostein59 dit :

    Ce petit pavé attend dans ma PAL. Je pense qu’il va me plaire aussi. Le nombre de pages est en rapport avec la densité du sujet, me semble-t-il.

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    • lemondedetran dit :

      C’est long mais c’est très intéressant. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié la lecture de cet ouvrage. Les critiques ont été très variées en matière d’appréciations. Je suis en train de lire « Price » du même auteur. Toujours aussi captivant.

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