Les huit chiens des Satomi de Yamada Fûtarô

les huit chiens
Le temps de l’aventure

La lecture de ce roman peut se révéler captivante pour les amoureux de romans de cape et d’épée à la façon japonaise. En effet, l’auteur met le lecteur face aux guerriers chiens qui partent à l’aventure en quête de renom. Jetés sur les routes, issus d’une naissance fabuleuse, ces héros ont une destinée hors du commun des mortels. Nés d’une princesse et de son époux chien, ils sont dotés d’une force colossale. Ils manient à la perfection le sabre et obéissent sans faillir aux codes chevaleresques qui mettent l’honneur, la bravoure et la compassion au dessus de toutes autres valeurs. Nos guerriers souffrent mais le ne montrent jamais. Comme toujours chez cet auteur, le style répond à l’extravagance des aventures de ces guerriers. Dans le roman, sont à l’honneur la description d’interminables scènes de combat, l’énumération, l’accumulation et l’hyperbole. Le lecteur se retrouve au cœur de batailles où le sang jailli à grande quantité. Les corps s’amoncèlent. Les héros sont victimes des coups mortels mais ne meurent jamais. De ce fait, le roman est parsemé d’humour et de dérision. On ne peut s’empêcher de comparer ce type de roman à la chanson de geste occidentale. Roland, Raoul de Cambrai ou la geste d’Aliscan subliment aussi la furor guerrière. Les personnage portent chacun une vertu telle que « la Bienveillance », « la Piété familiale » ou encore « Le sens du juste ». Ces valeurs sont attribuées à chacun des guerriers si bien qu’ils deviennent des archétypes confucéens. De ce fait, ils n’ont pas de réelle psychologie mais seulement des porteurs de symbole d’une société extrêmement codifiée et hiérarchisée. On voit alors une critique à peine voilée du Japon avant l’ère Meiji.

L’intérêt du lecteur se porte aussi sur la structure narrative qui est ici très subtile. Nous avons deux romans réunis dans une unique œuvre. En effet, Yamada Fûtarô alterne ce qu’il appelle « le monde de la fiction » et « le monde de la réalité ». Dans le « monde de la réalité », Yamada Fûtarô s’efface et laisse la place à deux personnalités célèbres du Japon, Bakin et Hokusai. Nous sommes en 1813. Bakin Takizawa raconte sa fiction des huit chiens guerriers à son ami, le grand Hokusai pour lui demander de l’illustrer. S’ensuivent alors des rencontres successives entre les deux hommes avec à chaque fois une joute verbale mettant en exergue le caractère singulier de chacun. Si la partie fiction passionne les lecteurs épris d’aventures, celle du monde de la réalité nous renseigne sur l’époque féodale du Japon. L’ère Meiji ne commencera que vers 1860. Par conséquent, le récit de Yamada campe les protagonistes dans une société encore isolée et méfiante envers les empires occidentaux. Bakin Takizawa et Santô Kyôden sont les représentants de cette époque. Le lecteur peut voir dans la figure de Hokusai et de ses propos les prémisses d’une ère artistique nouvelle dont l’illustrateur sera le porte parole. Ce roman permet aussi aux lecteurs de mieux appréhender la personnalité complexe de Hokusai mais aussi de Bakin Takizawa, injustement méconnu en Occident. Ce dernier, décédé à l’âge de 82 ans a laissé une œuvre monumentale dont certains écrits ont été illustrés par Hokusai lui-même.

L’alternance « fiction », « réalité » pose la question de la création romanesque et de la réception de l’œuvre par le public. Pour Bakin, la relation triangulaire liant l’auteur au lecteur par l’œuvre produite est avant tout une relation ludique. Il écrit pour les « bonnes femmes et les enfants ». La préoccupation de Bakin n’est pas de retranscrire des faits historiques bannissant le merveilleux et le féérique. Il privilégie la « vraisemblance » et le « possible » permettant le rêve et donc la continuation du récit par le lecteur. Comme il le dira lui-même dans son journal

« Travailler à mon roman est comme saisir le vent, pourchasser les ombres. C’est une construction de l’esprit sans fondement aucun, dépourvue d’utilité quelconque pour autrui. »

On peut alors se demander si ceci n’est pas un concept de Yamada Fûtarô lorsqu’il s’écarte délibérément du roman historique à la façon de Yasushi Inoué ou de Shiba  Ryôtarô pour se plonger dans le roman cape et épée à l’asiatique avec délectation.


Traduit du japonais par Jacques Lalloz).
Editions Philippe Picquier, 2013.
750 pages.
24,50 €

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