L’homme qui tombe de Don DeLillo

Don-DeLillo--Lhomme-qui-tombe
Le funambule

Dans toutes les œuvres de Don DeLillo, nous avons à chaque fois une construction narrative en spirale. Elle est, ici, particulièrement flagrante.

L’histoire? Il s’agit d’un homme qui échappe de justesse à l’attentat du 11 septembre. Il erre dans les rues avec une mallette à la main. Les jours suivants, sa seule obsession est de rendre cette mallette et le contenu à son propriétaire.

« La mallette était plus petite que la normale, d’un brun rouge avec des ferrures dorées, posée par terre dans le placard. Il l’avait déjà vue là mais comprit pour la première fois que ce n’était pas la sienne. »

La construction est faite de flashs back et de monologues intérieurs. Si on veut trouver une narration classique, le roman de Don deLillo ne répond pas à cette attente. La narration ainsi que l’intrigue progressent à tâtons. Tous deux imitent le fil décousu de l’existence du personnage principal qui réceptionne (si on peut dire) les gens au gré de ses rencontres et de ses déambulations depuis l’attentat. Tout comme dans son roman Body Art, l’auteur travaille sur le choc, le traumatisme et sur le moyen dont dispose l’individu pour y faire face. Si dans Body Art c’est le déni de la mort, dans L’homme qui tombe il s’agit d’un basculement, d’une vie qui s’écoule hors de soi comme une lente hémorragie.

L’homme qui tombe reprend l’image qui a fait le tour du monde: au moment où les tours brûlent, un photographe a saisi un instant tragique, un homme en costume cravate qui est en train de chuter dans le vide. D’ailleurs, l’édition américaine a repris cette image en couverture du livre. Il me semble que la première édition française a aussi repris cette photo. L’auteur rend ici un hommage vibrant aux victimes par une très longue description des rues et de l’univers apocalyptique dans lesquels se meut, hagard, son personnage.

Mais plus encore, le roman se focalise sur ces victimes qui s’entrecroisent, se parlent, ont des liaisons entre eux. Ils se touchent, ils se frôlent, leurs paroles sont déversées en flots mais dans la cacophonie de sorte que leurs destins sont à jamais brisés. Le personnage du funambule s’exerçant dans les métros en prenant les gens par surprise, représente le résurgence du cauchemar, le fou du roi dont le rôle unique est de prévenir, de mettre en garde une conscience endormie ou trop en alerte. Il représente aussi la fonction de l’art face aux carnages et à l’indescriptible.

« Elle en avait entendu parler, de cet artiste de rue qu’on désignait comme l’Homme qui Tombe. Il était apparu plusieurs fois au cours de la semaine passée, à l’improviste, dans différents quartiers de la ville, suspendu à tel ou tel immeubles, toujours la tête en bas, en costume, cravate et chaussures de ville. Il les rappelait, bien sûr, ces moments terribles dans les tours en flammes, quand les gens tombaient ou se voyaient contraints de sauter. On l’avait vu suspendu à une balustrade dans un hall d’hôtel et la police l’avait expulsé d’une salle de concert et de deux ou trois immeubles d’habitation dotés de terrasses ou de toits accessibles »

L’homme qui tombe, malgré son titre est un roman sans pathos. Il analyse les sentiments et les liens d’une société en état de choc au lendemain du 11 Septembre. C’est un récit qui analyse le syndrome post-traumatique d’une société secouée par l’hyper terrorisme.

Il est vrai que les œuvres de cet auteur sont difficiles d’accès. Certains lecteurs sont déconcertés, d’autres détestent cette écriture fragmentaire. Dans tous les cas, l’œuvre de DeLillo insiste sur la fragilité de l’homme face aux tragédies qui le menacent et qui l’anéantissent. Le regard de l’auteur sur l’homme est teinté de tristesse et de scepticisme mais il laisse toujours place à l’espoir. Chaque récit est une étude de cas dans lequel le personnage doit se débrouiller pour s’en sortir. Il n’y a pas de remède : soit il périt, soit il devient un résilient.


Traduit de l’Américain par Marianne Véron
Editeurs : Actes Sud, Collection Babel, 2010
296 pages
8,50 €

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