La divine chanson de Abdourahman A. Waberi

LaSolutionEsquimauAW
A Gil Scott – Heron, « La dernière fête »

Abdourahman A. Waberi offre à ses lecteurs un roman poème étonnant. Il entend, dans ce dernier opus, rendre un hommage vibrant à son idole, Gil Scott – Heron alias Sammy. Le mode narratif qu’il a choisi est pour le moins singulier puisqu’il s’agit d’un chat  qui va mener la danse !

Paris, chat étrange, chat de l’autre monde, gardien protecteur envoyé pour veiller sur ses humains successifs entame son chant afin de restituer au reste du monde les prouesses et le génie musical de son maître. C’est que notre chat a peur depuis qu’il a vu le vautour tournoyer autour de la demeure de Sammy, le jazzman, le musicien hors pair, le génial poète ! Il sait que Sammy entame son dernier tour de piste. Par des paroles sibyllines, il annonce aux lecteurs sa mission :

«  Il me faut renouer avec le fil du passé pour livrer bataille. Car le vautour, la bête ailée, le fidèle compagnon d’Azraël, vient de nous montrer ses serres et son profil de tortionnaires. Au cas où il m’arriverait de l’oublier le grand âge venant –je rappelle au passage que de nos jours un chat vit en moyenne une quinzaine d’années à New York comme au Caire ou à Sydney –, cet engagement réciproque est couché sur le papier, écrit noir sur blanc, et glissé au creux de notre chanson préférée.
Je dois livrer bataille pour son âme et pour la mienne »

Ainsi commence le roman une fois le prétexte donné. Paris va raconter la vie du musicien poète : son enfance, son amour immodéré pour sa grand-mère Sally et ses débuts dans la musique. Puis vient le succès, les concerts partout dans le monde. Mais comme toutes les aubes joyeuses précèdent toujours les crépuscules, Sammy se retrouve progressivement seul, en proie au doute. Sa créativité connaît des phases de crises. Lui-même oscille entre l’envie de retourner sur le ring et en même temps de plonger dans l’alcool et la drogue. Au moment où Paris déclame ses vers en mémoire de son maître, Sammy est dans un état critique :

« Sammy l’enchanteur a été admis hier jeudi 19 Mai 2011 à l’hôpital St. James, au coin de la 113e Rue et Amsterdam Avenue, à l’âge de soixante-deux ans. Le verdict est sans équivoque. Son état est préoccupant, j’irais jusqu’à le qualifier d’alarmant. »

Le récit de Paris met en exergue non seulement la vie tourmentée d’un artiste mais il décrypte tout acte démiurgique dans le processus artistique qu’il soit musical, pictural ou littéraire. Sammy a depuis toujours été protégé par le Génie, il parvient à entendre la Divine Musique Cosmique et a tenté toute sa vie de la restituer aux oreilles des simples mortels.

La réussite de ce roman réside dans le choix malicieux mais aussi judicieux de son auteur qui préfère confier la narration à un chat, un être sensible non humain. De ce fait, dégagé effectivement de toute caractéristique humaine, Paris accède à une parole neutre et bienveillante. Le chat ne portera pas de jugements moraux ni de blâmes sur son Maître. Il restitue simplement ce qu’il a vu et constaté durant ses années de vie avec Sammy. Ce mode narratif offre une très grande liberté aux lecteurs : ces derniers se feront eux-mêmes leurs propres visions du génie de Sammy/ Gil Scott-Heron.

Mais le lecteur du Passage des larmes sait que Abdourahman A. Waberi est un romancier grave et alerté par l’Histoire de son époque. Ainsi, n’est-il pas surprenant de lire aux détours d’une phrase, d’un passage, sa plaidoirie pour un monde plus juste en dénonçant par le biais du sage Paris, versé dans la science soufie grâce à ses vies antérieures, les spéculations et le règne de l’argent tant exécré par Sammy.

Abdourahman A. Waberi  revient aussi sur les années noires des Etats-Unis d’Amérique, à cette époque où l’homme Noir croupit dans l’obscurité de la cale avant d’être asservi par l’homme Blanc. L’histoire de l’esclavage, raconté par Sally, sa grand-mère a marqué Sammy et a sans conteste une fonction dans sa rude existence et dans son combat en tant qu’activiste :

«  Les quarante dernières années de Sammy ont été épiques et harassantes. Un geyser de sève. Et il a beaucoup donné. Il a passé son temps à rameuter les frères et les sœurs, à lier leurs énergies à la manière de ces arbres qui mêlent leurs ramures dans le ciel. A écrire, à composer en groupe ou en solo. A monter des troupes avec Dany Gibbs et d’autres artistes de grand calibre. A chanter, donner des concerts gratuits dans les ghettos de Washington DC, Los Angeles ou Dallas. A travailler en réseau dans le but d’accoucher la révolution. A se battre contre l’ennemi du jour, qu’il se nomme Ségrégation, Dick Nixon ou Ronald Reagan. Et surtout il ne fallait jamais désespérer car la vieille taupe de l’histoire finira par montrer le bout de son museau. »

La divine chanson est sans conteste une des meilleures œuvres du répertoire de notre auteur. Derrière un titre jubilatoire quelque peu New Age, Abdourahman A. Waberi entend donner tout pouvoir au verbe enchanteur afin qu’il restitue au monde les actions, le talent et le courage de Sammy/ Gil Scott-Heron.

Mais laissons Gil Scott-Heron nous crier sa vérité si vivante de nos jours à l’heure de l’Internet et des réseaux sociaux…

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 « The Revolution Will Not Be Televised » (1971/ Gil Scott-Heron)

You will not be able to stay home, brother.
You will not be able to plug in, turn on and cop out.
You will not be able to lose yourself on skag and skip out for beer during commercials,
Because the revolution will not be televised.
The revolution will not be televised.
The revolution will not be brought to you by Xerox
In 4 parts without commercial interruptions.
The revolution will not show you pictures of Nixon blowing a bugle and leading a charge by John Mitchell,
General Abrams and Mendel Rivers to eat hog maws confiscated from a Harlem sanctuary.
The revolution will not be televised.
The revolution will not be brought to you by the
Schaefer Award Theatre and will not star Natalie Woods and Steve McQueen or Bullwinkle and Julia.
The revolution will not give your mouth sex appeal.
The revolution will not get rid of the nubs.
The revolution will not make you look five pounds thinner, the revolution will not be televised, Brother.
There will be no pictures of you and Willie Mays pushing that shopping cart down the block on the dead run, or trying to slide that color television into a stolen ambulance.
NBC will not be able predict the winner at 8:32 on reports from 29 districts.
The revolution will not be televised.
There will be no pictures of pigs shooting down brothers in the instant replay.
There will be no pictures of Whitney Young being run out of Harlem on a rail with a brand new process.
There will be no slow motion or still life of Roy Wilkens strolling through Watts in a Red, Black and
Green liberation jumpsuit that he had been saving
For just the right occasion.

Green Acres, The Beverly Hillbillies, and Hooterville
Junction will no longer be so god damned relevant, and women will not care if Dick finally screwed
Jane on Search for Tomorrow because Black people will be in the street looking for a brighter day.

The revolution will not be televised.
There will be no highlights on the eleven o’clock news and no pictures of hairy armed women liberationists and Jackie Onassis blowing her nose.
The theme song will not be written by Jim Webb or Francis Scott Key, nor sung by Glen Campbell, Tom Jones, Johnny Cash or Englebert Humperdink.

The revolution will not be televised.
The revolution will not be right back after a message about a white tornado, white lightning, or white people.
You will not have to worry about a dove in your bedroom, a tiger in your tank, or the giant in your toilet bowl.
The revolution will not go better with Coke.
The revolution will not fight the germs that may cause bad breath.
The revolution will put you in the driver’s seat.

The revolution will not be televised, will not be televised, will not be televised, will not be televised.
The revolution will be no re-run brothers;
The revolution will be live.
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