Amir de Nabil Naoum

amir-nabil
Amir ou la quête de l’absolu

Avec Nabil Naoum, le lecteur est habitué aux récits fantastiques. Ceci est particulièrement manifeste dans les recueils de nouvelles Le voyage de Râ et Le rêve de l’esclave publiés respectivement en 1988 et en 1994. L’accent particulièrement sombre et tragique dans une nouvelle –titre Le rêve de l’esclave donne une marque de fabrique et de créativité à Nabil Naoum.

Cependant, Nabil Naoum dans Amir surprend son public en orientant son intrigue vers d’autres thématiques. Dans Amir, l’auteur s’intéresse à l’initiation de son personnage et à sa quête de l’absolu qui va conditionner sa vie. En effet, Amir est un être chétif et maladif. Né avec une difformité et protégé par sa grand-mère et sa mère, il grandit dans l’espoir de trouver l’amour absolu, cette « trouvaille » comme l’appelle André Breton dans Arcane 17. Cette quête existentielle, quasi mystique mènera Amir aussi bien vers le succès que vers de cuisants échecs.

Le roman comporte neuf chapitres. Dans le premier, il s’agit pour l’auteur de camper son personnage et d’expliquer sa différence : l’atrophie du côté droit de son torse. Amir, dès les premières pages, l’explique en introduisant le rapport des médecins qui ont assisté à sa naissance :

«  Une forte pression sur le côté droit du torse, au cours des premiers jours suivant la naissance, a provoqué un écrasement de la cage thoracique, du même côté, et compromet gravement la croissance de cette partie du corps, qui abrite l’appareil respiratoire. Les muscles sont atrophiés et les tissus détruits. Cette pathologie est visible à l’œil nu, et ressemble à une malformation congénitale qui se manifeste comme un enfoncement du côté droit de la poitrine. »

Cependant, cette réponse ne suffit pas à la grand-mère paternelle du petit garçon. Passionnée de contes et légendes, elle va substituer à cette version médicale, une autre beaucoup plus impressionnante pour l’enfant : sa mère l’aurait écrasé sous son poids. Le personnage laisse ici exprimer sa grand-mère : « Tu étais, mon chéri (…) écrasé sous sa fesse gauche, on voyait ta tête apparaître comme une coupole au-dessous de sa cuisse. Et il est arrivé ce qui est arrivé  … ».

Comme lui suggèrera son psychanalyste, Amir va intégrer de façon inconsciente la « faute » de la mère et recherche sa vie durant l’âme sœur qui l’aidera à combler cette blessure originelle.

« Longtemps j’ai désespéré de trouver un jour cet hémisphère idéal qui me rendrait parfaitement heureux. Mais j’ai fini par le trouver, après d’inlassables recherches, j’ai trouvé cette convexité vivante, venue remplir exactement la concavité de mon torse, ou plus précisément de la partie droite de mon torse, creuse et atrophiée. »

Les chapitres deux à huit retracent cette quête d’Amir. Ils relatent aussi son enfance bercée par les légendes familiales contées par la grand-mère. Celle-ci le rassure et le protège contre les assauts d’humeur d’un père autoritaire et conservateur. En effet, l’enfant grandit dans une Egypte des années de Nasser et de la décolonisation. Les bruits et les tumultes de l’Histoire ne perturbent pas pour autant Amir qui, conscient de la marche de son peuple vers l’indépendance et vers la dignité retrouvée continue sa quête du sens et du bonheur. Le roman de Nabil Naoum semble être un écho au mythe de l’androgyne relaté dans Le banquet de Platon. La recherche d’Amir devient alors une quête universelle du bonheur perdu, d’un âge d’or révolu. Dès lors le lecteur de ce roman peut y trouver une dimension métaphorique. Le fond historique, la volonté de Nasser à nationaliser le canal de Suez, le protagoniste du roman, sa recherche de l’amour ne sont que des expressions humaines d’une volonté de retrouver l’être primordial, beau (au sens platonicien du terme) et fort des temps mythiques.

La portée tragique de l’homme est renforcée par le neuvième et dernier chapitre : Amir trouvera effectivement sa moitié tant cherchée mais seulement pour la perdre de nouveau et définitivement. Ce chapitre est le plus long car la tension dramatique est à son paroxysme tout comme la folie de Wassila, la compagne « idéale ». La poursuite de l’amour et la recherche du bonheur à travers lui ne sont que des rêves, des mirages qui tracent et déterminent les contours d’une vie. Nous ne sommes pas loin d’un certain mythe plus moderne, celui de Sisyphe roulant inlassablement son lourd rocher dans L’homme révolté d’Albert Camus. Et le roman se termine par cette confidence laconique d’Amir

« Après cela, Wassila disparut complètement. Je ne la retrouvai jamais, malgré tous mes efforts. Elle sera apparue dans ma vie, pour disparaître bientôt, après une brève rencontre. Et moi, Amir Barsoum, j’ai vécu après elle, sans cesser de rêver à elle, et poursuivant toujours des hanches à elle, de façon à produire l’union du négatif et du positif, et reproduire ce miracle qui s’était dans ma vie accompli une seul fois. »


Roman traduit de l’arabe (Egypte) par Luc Barbulesco.
Edition : Actes Sud, Collection « Sindbad ».
185 pages.
21€.
Paru le 10 Avril 2013

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