Le turquetto de Metin Arditi

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Splendeur et misère d’un peintre

En 2001, à l’occasion de l’exposition Venise ou la couleur retrouvée organisée par la ville de Genève, le Louvre lui a prêté la toile L’homme au gant du maître vénitien, Le Titien. Ce prêt a permis à un historien de l’art d’expertiser la signature du peintre et de conclure qu’il s’agit là vraisemblablement d’une œuvre d’un de ses disciples : « Du fait de la chronologie (le T a selon toute logique été peint en premier, dans l’atelier de l’auteur), on peut émettre l’hypothèse que le tableau n’est pas de la main du Titien »

Reprenant donc cette analyse, Metin Arditi brode, imagine et laisse son esprit ainsi que sa main vagabonder sur du papier blanc. Il en résulte une histoire, une intrigue qui enchante les yeux, l’esprit et l’imagination du lecteur. L’auteur partant de l’ hypothèse d’un peintre mystérieux qui se cache derrière la toile Renaissante, donne trait à un personnage hors du commun et façonne son histoire qui ne peut qu’être extraordinaire : Elie Soriano.

Le roman se construit en quatre parties qui se réfèrent aux quatre phases de la vie d’Elie Soriano. La première partie se déroule à Constantinople, lieu de naissance du peintre. Elle s’achève sur une journée sombre de Septembre 1531 où l’enfant Elie Soriano est obligé de fuir la ville et s’embarque pour Venise. S’ensuit une ellipse de quarante ans pendant laquelle le lecteur ne sait rien de l’évolution de ce personnage. La deuxième phase de sa vie débute à sa maturité, à Venise en 1574. Elie Soriano a entre temps changé de nom. Il est à l’apogée de sa gloire. Cependant, son destin, son passé vont le rattraper pour le précipiter dans les abîmes du malheur. La troisième phase du roman s’achève sur la catastrophe et sa déconfiture. Le lecteur est toujours à Venise. Nous sommes en Juin 1576. Enfin, la dernière partie s’achève sur une rue populaire de la ville de Constantinople en Septembre 1576.

Ainsi, la structure narrative imite la circonférence d’un cercle. Le lecteur part avec Elie de Constantinople et revient avec lui à ce lieu un demi-siècle plus tard. C’est l’histoire d’une vie qui s’achève. La tragédie qui surgit dans la vie d’Elie Soriano dit Le Turquetto est une manière pour l’auteur d’expliquer le pourquoi de la disparition de ses œuvres si vénérées par Venise. Elie Soriano revêt ici une personnalité labyrinthique, complexe et sombre. Pour sa peinture et la gloire de son art, il est prêt à braver les tabous et interdits liés à son siècle. Il laisse tapi dans l’ombre son véritable Moi afin que la lumière puisse jaillir de ses toiles et éblouir les yeux de ses contemporains et par ricochet nous, lecteurs.

« A Venise, le Turquetto n’était ni aimé, ni détesté, on le voyait peu. Mais chacun s’accordait à dire que ses tableaux provoquaient des émotions choisies, qui donnaient envie de silence. Que de tous les peintres de la ville, il était le plus grand. Supérieur au Titien et au Véronais. Et qu’il était le seul à avoir réussi la fusion miraculeuse du disegno et du colorito, de la précision florentine et de la douceur vénitienne. »

Cependant, quel est le redoutable ennemi qui veut notre chute sinon nous mêmes ? L’erreur du peintre se trouve dans sa dernière toile La cène qui montre la magnificence de son art mais qui détermine aussi sa chute irrémédiable :

« Il y eut un « Oh » général. Cuneo devint blanc. Le souffle court, il murmura : Oddio… Le doge ouvrit la bouche mais n’émit aucun son. Chacun cherchait à retrouver ses esprits. Le tableau qui venait d’être dévoilé était d’une beauté, d’une force, et d’une audace jamais vues. Mais ce n’était pas celui que les convives attendaient. »

Si le roman est surtout le récit de la grandeur et de la chute d’un grand peintre de la Renaissance Vénitienne, Metin Arditi met aussi l’accent sur deux autres personnages quelque peu particuliers. Il s’agit de deux villes, Venise et Constantinople. Venise a ici tous les attraits d’une belle courtisane qu’on aime mais qu’on rejette aussi. La ville est tantôt vue comme le lieu des possibles mais aussi comme un endroit où règnent la débauche, la luxure et la corruption. C’est une ville à l’humeur versatile. Elle peut aduler son amant et le perdre le lendemain d’une nuit d’amour. Quant à Constantinople, elle est vue par les yeux d’Elie avant sa fuite et au moment de son retour. C’est une ville décadente aux prises avec l’Histoire. Elle revêt différentes facettes dûes à son métissage :

« A Lépante, les Vénitiens avaient massacré les Turcs par milliers. Murat, le nouveau sultan, était de mère vénitienne. Son grand vizir, Sokullu, était chrétien de naissance. Il fallait qu’ils donnent des gages aux imams. Alors, l’une après l’autre, les églises étaient transformées en mosquées, leurs mosaïques recouvertes de chaux et leurs icônes détruites. »

Le Turquetto est un très beau roman sur cette magnifique période qu’était la Renaissance italienne. Cependant, certains lecteurs regretteront juste le manque de profondeur dans l’analyse des personnages secondaires tels que l’évêque d’Assise.


Actes Sud, Collection « Babel ». 285 pages.
8 €.
2013

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