Passage des larmes de Abdourahman A. Waberi

passage des larmes

Chronique écrite par Abigail pour lemondedetran

Djibril, installé désormais à Montréal, s’en revient après des années d’exil sur la Terre qui l’a vu naître. Il retourne à Djibouti, virgule sous le ciel, où il n’a pas remis les pieds depuis 15 années révolues…
L’homme, dont le nom signifie l’Envoyé de Dieu, raccourci en un tonique et pragmatique « Djib » par ses collègues d’Amérique du Nord, devenu consultant, a pour mission de rédiger un rapport, de glaner des indices, de sonder l’état des lieux et la température sur cette corne de l’Afrique, territoire hautement géostratégique où s’affrontent intérêts occidentaux et ceux des émirats, sous le regard insondable des habitants…
Là, dans l’éblouissement du soleil, sur ces terres surchauffées et sans clémence, un territoire désolé de basalte, Djibril convoque le spectre de ses parents son père, visage émacié et pieux, dont la pauvreté lui fit honte. Sa mère, lointaine, le fuyant du regard, réfugiée dans la prière et lui préférant son jumeau Djamal, le petit frère cadet, qui respira à son tour 28 minutes après son frère…Et, enfin, la figure tutélaire du grand père Assod, habité par une sagesse toute spirituelle et pragmatique, lourd des savoirs des gens du désert, en maitrisant tous les mirages.
Les carnets tenus et numéroté par « Djib » alternent avec  les missives rédigées depuis son cul de basse fosse par un mystérieux pensionnaire de l’île du diable, prison inaccessible perdue en son bras de mer…Chaque lettre adressée à l’indésirable Djibril dont la venue se sait présente son auteur comme le scribe d’un Grand Maître islamiste aveugle, dictant son apologie haineuse à son disciple, et arbore e guise d e titre une lettre de l’alphabet arabe. Chacune se veut une condamnation morale de l’intrus, dévoyé de l’Occident. Et chacune révèle au lecteur que, si Djibril ne s’en doute nullement, il se voit observé par des invisibles, espionné, étudié autant qui lui même sonde cette terre devenue inconnue.
Au fil des pages, ce sont les fantômes des ses souvenirs que convoque Djibril. La figure désormais floue d’un ami, David, semblable à un frère siamois, relègue dans l’ombre le visage du jumeau mal aimé, Djamal. Ces reflux du passé prennent le dessus sur l’objectif premier… Plus le récit avance, plus la peur de Djibril augmente. On ne revient pas impunément sur la Terre que l’on a fuie… On ne passe pas sans stigmates d’un monde à l’autre, de l’Occident à l’Afrique. On ne peut avoir deux âmes sans se trahir. C’est ce qu’énonce Djamal, le mystérieux rédacteur des missives. Entre les pages des carnets de Djibril, entre les lettres de Djamal, remonte à la surface un palimpseste découvert entre les murs de l’île du diable. Des pensées adressées par un anonyme au philosophe malheureux Walter Benjamin , au destin rgique et obscur…
Les trois voix, dès lors, se croisent, s’intercalent, se succèdent. Et une vérité ultime émerge, se fait jour, le cri strident de haine et de douleur de Djamal, les mobiles vrais de sa détestation… jusqu’au final inéluctable.
Abdourahman A. Waberi bouscule les certitudes, secoue les points de vue, modifie le focus du regard. Le centre se déplace. Le lecteur, confronté à ce texte poignant, ressort avec un regard plus fraternel sur l’autre, sur cet autre si radical…


Editeur: JC Lattès, 2009
250 pages

17 euros

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Un commentaire pour Passage des larmes de Abdourahman A. Waberi

  1. jostein59 dit :

    Je viens de lire La divine chanson de cet auteur que je ne connaissais pas. Un récit très intéressant sur un musicien de blues peu connu. Un très bon roman avec là aussi des récits entre croisés.

    J'aime

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