L’intérieur de la nuit de Léonora Miano

Miano--L-Interieur-de-la-nuit
Une nuit pour la métamorphose

Ayané après de longues années d’absence, revient dans sa terre natale pour accompagner sa mère mourante dans sa dernière demeure. Au village Eku, personne ne voit d’un bon oeil son retour et surtout pas la doyenne Ié, sa tante maternelle. Mais plus que cela, le village est encerclé. Plus personne ne peut entrer ou sortir du hameau. On dit que les rebelles vont venir. Les villageois attendent, fatalistes. Puis une nuit, les rebelles arrivent et mettent à feu et à sang le village. Personne ne sortira indemne de ce traumatisme.
 Perchée sur son arbre, Ayané voit tout…

Ce roman est puissant par sa critique de la société africaine. Mais toute l’histoire ne se résume pas seulement à une cinglante dénonciation des erreurs de gestion de l’Afrique. L’auteur promène sa plume et souligne en gras la condition de la femme africaine avec nuances et complexités. Elle met aussi en exergue la condition de vie des « déracinés », des « sans terre » au travers des tribulations de Ayané, l’étrangère.

Le lecteur ressort de ce récit, bouleversé. De l’intrigue, il retiendra trois axes de lecture: le politique, le poids des traditions et la condition de l’exilé de retour dans son pays.

Le point politique d’abord. La présence des rebelles marque un tournant dans la vie de ce village. La violence des rebelles et les tortures qu’ils infligent aux habitants ont une portée symbolique qui glace le sang. L’intention première des rebelles est de laver toute souillure liée à l’Afrique et à son histoire passée à savoir la colonisation. Selon les dires du chef des rebelles, l’Afrique a été pervertie par la présence européenne. Mais cette perversion n’est pas due seulement à la soumission politique et sociale des africains aux puissances étrangères. Elle est aussi et surtout morale. Elle en constitue une faute. Elle fait perdre à l’Afrique sa magnificence. C’est pourquoi, le chef des rebelles entend entamer une double action (violente et barbare) pour « purifier » les gens d’Eku. Mais pour cela, le chef des rebelles raconte son histoire et celui de la lignée de ses ancêtres pour « épater » les villageois mais aussi pour se « mythifier » lui-même. Ce long récit qui doit normalement être raconté par le griot est ici un élément qui va légitimer l’action du chef des rebelles, de ses frères et de sa milice. De ce fait, elle est vidée de toute substance sacrée. Elle ne relie pas. Elle est la pomme de la discorde aboutissant à un acte dénaturé. En effet, elle va entraîner une demande de sacrifice pour sceller « l’alliance » entre les villageois et consolider la communauté. L’enfant mâle Eyia est sacrifié et sa viande est offerte selon un rituel établi. Tout le monde est obligé de manger la chair de l’enfant et ainsi ingérer sa pureté qui régénère l’âme. Telle est le but du rebelle pour soumettre ses victimes. Comme l’adage le souligne « Qui ne dit mot, consent » De ce fait, en mangeant la chair humaine, le cannibalisme n’est plus un tabou moralement répréhensible mais se fait acte. Comme tout le monde y participe, tout le monde est coupable. Or cet acte est perverti car il n’est pas conforme aux sacrifices des premiers Dieux lors de la création. En effet, selon la cosmogonie des Dogons (pour ne prendre que celle ci), le cannibalisme est une nécessité pour créer le monde. Il sert à comprendre et à apprendre des anciens des rituels, l’origine de toute choses et du Monde pour toujours ensuite les maintenir dans l’harmonie et dans l’équilibre. L’auteur dénonce cette violence faite aux africains par des africains. Elle dénonce aussi le fatalisme qui est un vecteur de soumission et d’incitation au sadisme.

Le roman met aussi en exergue la condition des femmes. En effet, le livre s’intéresse aussi aux coutumes ancestrales qui asservissent les femmes. Cependant la figure de la matriarche Ié se détache. Courageuse, froide mais intelligente, elle est la figure de la cohésion du groupe. Elle est l’ordre, la morale, le devoir et la gardienne des traditions que Ayané rejette. Elle est la face dure et revêche d’un médaillon qui envoie la jeune et immature Ayané sur les roses. Face à cette face diurne, Ayané trouve réconfort et conseil auprès de la tante de sa mère Wengisané. Ce que Ié refuse d’enseigner à Ayané, Wengisané le lui donne en acceptant d’entreprendre son éducation et lui ouvre les yeux sur l’imperfection et la légèreté de son système de pensée qui ne prend pas en compte les contradictions de l’Afrique et de son mode de pensée.

De ce fait, l’auteur étudie aussi son personnage : Ayané. Refusant de prendre l’Afrique en héritage comme une partie d’elle même, Ayané erre. Elle est sans terre car ne sachant pas où est sa place. Elle est déracinée car elle n’a jamais fait l’effort de comprendre et de poser la bonne question. Son individualisme poussé à l’extrême lui fait perdre le sens pratique du savoir vivre: elle revient sur la terre de sa mère sans un présent, sans un mot aimable pour celles qui ont pris soin de sa génitrice lorsqu’elle même était loin.

L’intérieur de la nuit est un roman d’initiation pour Ayané qui puise sa force dans la violence et qui grâce à sa tante Wengisané parvient à grandir et à prendre son envol.

L’intérieur de la nuit est un récit captivant. La nuit avale les villageois, révèle la cruauté des hommes mais hisse aussi les personnages vers une dimension quasi mythique.


Editeurs : Pocket, 2005
214 pages
8 €

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2 commentaires pour L’intérieur de la nuit de Léonora Miano

  1. jostein59 dit :

    J’ai retrouvé l’univers de Leonora Miano chez Mia Couto. Ou l’inverse mais je n’avais jamais lu Mia Couto avant La confession de la lionne.

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  2. lemondedetran dit :

    Les récents romans de Leonora Miano me tombent quelque peu des mains car les thématiques ne sont plus aussi intéressantes. Concernant Mia Couto, c’est aussi la première fois pour moi. Je n’ai pas regretté car l’univers de Mia Couto est très riche. Je pense entamé son roman « L’accordeur de silences ». Mes prochaines chroniques vont concerner:

    1) Fin de mission de Phil Klay
    2) Mes bifiurcations de André Brink
    3) Sur le rivage de Rafael Chirbes

    J’ai vraiment adoré ces romans surtout le premier…
    Bisous Jostein..

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