En ce lieu enchanté de Rene Denfeld

en ce lieu enchanté
Je suis le prince de ce royaume
Chronique D’Abigail pour lemondedetran

René Denfeld, pour son premier ouvrage, propose un conte inversé, une plongée dans l’univers carcéral sublimé, un endroit clos, bétonné, qui abrite cependant en ses tréfonds des secrets merveilleux.René Denfeld, ici, prolonge et abolit la littérature carcérale.
Par la grâce de son écriture seule, par le regard empathique et lourd d’humanité qu’elle pose sur ses personnages, en une absence absolue de jugement, l’auteure parvient à rendre palpable à son lectorat le confinement des cachots, les suintements, l’obscurité, la nourriture douteuse et exécrable, la menace qui plane au détour des coursives. Le lecteur, à son tour, se sent oppressé, étrangement empêché de respirer…Et pourtant…
Deux narrateurs croisent leurs voix; un auteur-narrateur classique, et celui qui utilise le « je », racontant de l’intérieur. Témoin, observateur et coeur battant du Donjon dans lequel lui aussi attend la Mort. Car, finalement, c’est elle qui rôde, règne et plane sur cet univers clos, privé de lumière; celle donnée par les gardiens, celle que s’infligent entre eux les détenus, celle qui arrive en sentence des condamnations par la justice des hommes. Prisonniers, gardiens, directeur, tous se mêlent dans ce quotidien de promiscuité; les seconds méprisant les premiers, en une humanité interchangeable où, toujours, affleure la violence. Et, aussi, les remords, le chagrin…
Ce lieu, c’est le royaume d’Arden, mi-homme, mi-bête, créature mutique aux ongles griffes, imprégné de mots, pétrit de langage lui qui ne lâche que des borborygmes.  Il vit par ses yeux, se nourrit des livres, les grignote de l’intérieur, lui qui vint là illettré…
Ce château duquel on ne ressort jamais, on en imagine l’architecture concentrique, autour du fameux donjon des condamnés reclus en leurs cachots, miroir inversé des contes, où patientent ceux qui vont mourir. Il y a là les porteurs, les « chemises noires », ceux qui en secret transportent les corps après l’exécution. Il existe toute une complexe géographie des territoires.
Sous leurs pieds, quelque part, chauffe le four de crémation où les cendres des corps se mélangent en une mort anonyme, là, dans les confins de cet enfer. Nul n’expie ici. Arden, lui, vit au delà même des pierres de ces murs. C’est un voyant. C’est en prison qu’il s’est approprié les mots, a appris le langage. C’est en prison qu’il existe, qu’on le regarde, qu’on le voit  …
C’est en prison qu’il s’émerveille de la poussière d’or des rayons du soleil. Entre ses barreaux, il contemple le ballet des oiseaux de nuit duveteux, ceux qui dansent sur la toile de fond d’un ciel nocturne. Lui, Arden expie, accède au souvenir de son humanité. Il raconte le jeune homme aux cheveux blancs, l’ange fouaillé, souillé. L’ange  qui devient exterminateur à son tour. Arden raconte les équidés fabuleux qui font frémir les murs, lancent des gerbes d’or depuis leurs reins, leurs naseaux Son oeil privé de lumière perçoit l’invisible.
Arden, le témoin, raconte aussi la Dame qui arpente les couloirs, celle qui, jamais nommée, cherche à sauver la vie des condamnés. Elle croise la route d’un prêtre déchu et ces deux coeurs n’en feront qu’un en une quête partagée de rédemption. Du plus profond d’elle-même, la Dame retrouve la ressemblance à la fois brouillée et profonde entre elles et eux. Crée le pont. rejoint la part infime d’humanité et de grâce…
C’est là une oeuvre inattendue, surprenante, chargée de poésie et exempte de complaisance. Ainsi, toujours, les fleurs les plus belles éclosent sur les terreaux les plus austères…


Traduit de l’Américain par Frédérique Daber et Gabrielle Merchez.
Editeurs: Fleuve, 2014.

207 pages.
18,50 euros
Prix du premier roman étranger 2014

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