Mes bifurcations d’André Brink

mes bifurcations
Lignes de vie

Mes bifurcations est un récit fleuve que l’on peut qualifier d’autobiographie. André Brink évoque ses années d’enfance en Afrique du Sud. Puis il relate les premiers éveils de sa conscience face à la question raciale durant sa période estudiantine. Mais son récit souligne surtout l’impact de son voyage à Paris à la fin des années 1960. C’est en terre étrangère qu’il prend réellement conscience de la gravité tant morale qu’éthique du concept de l’Apartheid. Poussé par ses amis, Paris a été une catharsis pour notre écrivain. Ainsi confesse-t-il :

« Ils me poussèrent à revenir sur des sujets avec lesquels mon séjour à Paris m’avait familiarisé mais que je n’avais pas approfondis. Mes nouvelles fréquentations me permirent, pour la première fois dans ma vie, de me lier d’amitié avec des Noirs. »

L’honnêteté déconcertante de l’auteur est un des premiers indices montrant Les bifurcations comme une autobiographie n’ayant rien de classique. S’éloignant de la forme définie par Philippe Lejeune dans son essai Le pacte autobiographie, André Brink entend prendre un autre chemin, bifurquer en somme… pour ne pas ennuyer le lecteur avec la chose privée à savoir ses histoires de cœur, ses mariages avortés ou encore ses bambins devenus grands. Non, mieux que cela, il brise le moule conventionnel du genre pour inscrire son roman autobiographique dans une entreprise littéraire plus grande : il veut à travers son histoire écrire une autobiographie de l’Afrique du Sud. Il entend disséquer, comprendre l’origine du mal et de la violence qui meurtrissent son cher pays. Et de conclure :

« Et cela dure depuis des siècles : violence des Blancs contre les Noirs, les Noirs contre d’autres Noirs. La topographie des lieux stimulerait-elle une sorte de désespoir dont une violence excessive reste la seule expression possible ? La violence comme langage en soi, formulation préverbale ou commençant au contraire là où le langage finit ? A ceux qui aujourd’hui fuient le pays parce qu’il est devenu « trop violent » ou aux étrangers qui craignent de venir en Afrique du Sud pour la même raison, il manque de perspective de la longue, de la fort longue histoire d’excès qui a mené à la situation actuelle. »

Plus encore, ce qui fait de Mes bifurcations une œuvre à part dans la carrière d’écrivain d’André Brink, son point oméga pour reprendre le titre d’un roman de Don DeLillo est son analyse pointilleuse de sa relation à l’écriture. Mes bifurcation peut aussi bien prendre le titre de Comment suis-je devenu écrivain ? André Brink entend s’attaquer aux divers processus qui l’ont conduit à l’écriture. Et l’origine de l’écriture réside dans les soubresauts de l’Afrique du Sud lorsque les Noirs ont été opprimés par les Blancs sous les yeux ébahis de l’auteur. Ce premier traumatisme lorsqu’il voit son père, juge respecté, renvoyé un Noir à son foyer alors que celui-ci, blessé, en sang est venu chercher son arbitrage. La petite histoire rejoint le Grande et le petit garçon depuis n’a plus vu son paternel du même œil ! L’honnêteté de l’auteur, son aptitude à tout dire même sa relation ambivalente avec le Noir pendant son enfance sont d’autant de points qui convergent vers un seul but : faire de lui un écrivain engagé dans la lutte pour la liberté pour tous auprès de ses amis comme la regrettée Nadine Gordimer, partie quelques mois avant lui…

«  Par-dessus tout, 68 m’avait appris que l’écrivain devait, certes, être solitaire mais que, en tant que personne, il était irrémédiablement lié aux autres, à toute une société. Même si sa relation avec cette société est antagoniste, hostile, rebelle, rageuse ou destructrice, son existence ne peut être niée et fera toujours partie de ce qui sortira de sa plume. Cette fois, je voulais découvrir d’où je venais, ce qui m’avait formé, ce qui avait fait que ma société d’origine était ce qu’elle était »

Son dernier roman paru au mois de septembre 2014 intitulé Philida continue à explorer l’histoire de sa famille, les relations ambivalentes et complexes que celle-ci entretenait avec ses esclaves. Cet autre roman familial consacré à l’ancêtre François Brink est aussi une bifurcation pour l’auteur afin de rejoindre la route de la grande Histoire sud africaine.


Traduit de l’Anglais (Afrique du Sud) par Bernard Turle
Editeurs : Actes Sud, Collection « Babel », 2014
617 pages
11,50 €

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