Un membre permanent de la famille de Russell Banks

un membre permanent
Chronique réalisée par Abigaïl pour lemondedetran

Russel Banks donne, une fois de plus, le point de vue des invisibles comme seuls les plus grands écrivains savent le faire, et transmue en or l’obscurité de ses personnages. Le lecteur entre dans le for intérieur de ceux qui contemplent le banquet, sa chaleur et ses lumières, sans jamais s’y trouver conviés. Et ils sont légion…
Ces douze nouvelles, comme les douze mois de l’année, prennent place sous les cieux clinquants et faux de la Floride, ou sous ceux moins cléments des Adirondacks. De façon saisissante, Russell Banks raconte et saisit l’instant, la minute fugace de suspension qui pourrait faire basculer une vie, cette seconde où l’attente aigue, tellement tendue vis à vis de l’autre relève d’un enjeu vital. Et, toujours, ce geste ou ce mot, cette invite enfin murmurée, demeurent hors champ, tant espérés, mais non advenus… C’est cette subtilité de l’impossible communicabilité que brosse l’écrivain. Cette solitude quasi métaphysique qui fait espérer, à chacun de ces personnages, une compréhension chez l’autre, celle qui les sauverait d’eux mêmes. Cet espoir fou de l’infime lueur, de ce mot qui pourrait tout transformer.
Fragiles marionnettes suspendues par un fil, ses personnages éprouvent la tentation de la bascule. A priori enserrés dans l’univers de l’anodin, par son art consommé et par lui seul, Russell Banks révèle combien l’anodin n’existe pas, mais plutôt combien subtilement file le temps butant sur ces petite riens, des perles insaisissables, ou des vexations anciennes, des frustrations tues. Le lecteur s’immerge dans cet art de l’affleurement, dans cette démonstration sensible d’émotion à fleur de peau que l’on se condamne à taire. Ainsi de cet ex mari rejeté, suspendant un geste fatidique qui l’aurait fait basculer dans le fait divers… Et pourtant… De façon rampante ou abrupte, par un glissement doux et continu, certains accomplissent le geste fatal, franchissent la ligne jaune de la morale ou de la loi, tel ce vieux père en bout de course que sa retraite livre à une misère pudiquement cachée.
Un membre permanent de la famille c’est aussi l’animal domestique, la créature fidèle et vulnérable, enjeu stratégique de toutes les affections,des déchirements, ciment d’une famille éclatée qui parachève sa dissolution à sa disparition.
C’est la somme de tous ces minuscules qui finissent par constituer l’univers. Le coeur battant d’êtres mis à nu, montrés tels qu’en eux mêmes avec empathie et considération.
Ces douze nouvelles sont la démonstration virtuose d’un écrivain qui se fond en ses personnages, dont le talent pétrifie en douze textes courts la demi seconde cruciale, celle qui fait de nos vies cet étrange et incompréhensible moment, cette minute entre l’avant et l’après.


Nouvelles traduites de l’Américain par Pierre Furlan
Editeurs: Actes Sud, 2015

239 pages
22 euros

Publicités
Cet article a été publié dans Littérature américaine. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Un membre permanent de la famille de Russell Banks

  1. jostein59 dit :

    Très belle chronique. Un auteur que je continuerai de lire sans réserve.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s