Victoria et les Staveney de Doris Lessing

victoria
Entre deux mondes

Victoria est une petite fille sage. Elle a 9 ans mais malgré son jeune âge, elle est très responsable. Elle est orpheline de mère et vit avec une tante condamnée par un cancer.

Mais cet après-midi là, sa vie bascule. Hospitalisée d’urgence, la tante ne pouvait pas venir chercher sa nièce à la sortie de l’école. Par diverses péripéties dont seuls les adultes connaissent le secret, elle se retrouve chez les Staveney pour passer la nuit. C’est alors une découverte pour la petite fille noire et pauvre. La porte d’un autre monde s’ouvre pour elle et qui va à jamais la marquer :

« Edward mit une clé dans la serrure et ils se retrouvèrent dans un vaste espace, qui rappela à Victoria les boutiques qu’elle contemplait parfois bouche bée dans High Street. Couleur, lumière, chaleur. »

Des années plus tard, devenue adulte, Victoria revient sur les lieux qui l’avaient toujours hantée pour présenter aux Staveney la petite fille qu’elle a eue avec leur fils, Paul. Intelligente et rompue à la vie et aux échecs, Victoria sait que dès l’instant où Mary, sa petite fille entre dans le cercle de cette famille réputée, elle la perdra irrémédiablement. Mais laissons les lecteurs découvrir eux-mêmes cette intrigue simple et pourtant finement écrite.

Victoria et les Staveney est une intrigue très courte à l’écriture simple et dépouillée. Cependant, Doris Lessing sait mettre en valeur les tiraillements de l’âme lorsqu’elle se trouve en proie aux doutes, aux tentations et aux décisions qui peuvent changer le cours d’une vie. Son talent d’écrivaine se met aux services d’une forme de dénonciation douce-amère d’une certaine classe sociale bourgeoise rongée par la culpabilité et les réminiscences colonialistes. Les Staveney, et surtout Edward, en sont ici le symbole :

« (…) Edward était issu d’une famille libérale et se trouvait de plus en proie à une crise d’identification passionnée avec toutes les souffrances du tiers-monde. Dans son école, qui était nettement meilleure que celle-ci –même s’il y avait été élève autrefois –, lui et ses condisciples étaient sensibilisés par des « projets » en tout genre. Il collectait de l’argent pour les victimes du sida et de la famine, écrivait des dissertations sur ces sujets et bien d’autres injustices du monde. Jessy, sa mère, était « toujours prête » pour n’importe quelle bonne cause. »

L’écriture est incisive, corrosive avec en apparence une certaine douceur. Mais il ne faut pas se tromper : Doris Lessing pointe du doigt une certaine bourgeoisie de gauche progressiste qui se donne bonne conscience mais marque toujours une distance obstinée entre elle et les « pauvres », les « damnés du siècles », les « Noirs sans ressources ». La dichotomie du « Eux » et du « Nous » traverse tout le roman. Victoria sera à un moment soupçonnée comme une malhonnête, une menteuse âpre aux gains. Bien que reçue par cette famille avec bienveillance, elle ne sera jamais acceptée ni adoptée. Seule sa fille Mary entrera dans le cercle mais à quel prix…

Victoria et les Staveney est un roman écrit par Doris Lessing sur le tard. Comme pour Les grand-mères, Doris Lessing passait en revue les évolutions, les maux et les contradictions de la société anglais et londonienne. Pour un lecteur néophyte, c’est un ouvrage intéressant pour commencer son excursion dans l’univers de l’écrivaine. Pour ceux et celles qui sont habitués à l’œuvre de cette grande Dame, prix Nobel de littérature, c’est une façon de redécouvrir ses romans et nouvelles.


Traduit de l’Anglais par Philippe Giraudon
Editeurs : J’ai lu, 2014
125 pages
6,20 €

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