Congo de Eric Vuillard

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Rapaces

Le lecteur connaît le nom d’Eric Vuillard pour des récits comme Conquistadors, La bataille d’Occident, ou encore le tout récent Tristesse de la terre. A chaque fois, il entraine le lecteur loin, très loin dans le temps à la redécouverte de l’Histoire. Dans Congo, l’auteur invite son public à un voyage insolite, dérangeant faisant de son auditoire tantôt des complices, tantôt des invités, tantôt des témoins directs des exactions commises au Congo par des politiques français, belges, allemands. Bref, tout le gratin politique de l’époque entre dans cette danse folle, sanglante, macabre dont l’initiateur est Bismarck, « chancelier d’un empire tout à fait débutant en la matière, sans expérience coloniale ». Cette rencontre, cette grande messe deviendra plus tard dans les manuels d’Histoire La conférence de Berlin. Elle se déroule en 1884. Et Eric Vuillard de dire en guise d’ouverture à son roman : « Nous sommes à la conférence de Berlin, en 1884, on se partage l’Afrique et les diplomates nous prêtent pour quelques heures leurs beaux costumes et les inflexions de leurs voix ». Il ajoute plus loin :

« On n’avait jamais vu ça. On n’avait jamais vu tant d’Etats essayer de se mettre d’accord sur une mauvaise action. Il avait fallu bien de la puissance à l’Allemagne et bien de l’habilité à Bismarck pour faire venir tout ce beau monde et ordonner cette conférence. A coup sûr, c’était un acte politique d’envergure. »

C’est, si on peut dire, le début de la fin. Eric Vuillard n’abandonne par son habit de conteur. Mais ici, ce n’est pas un conte pour enfant. La fin n’est pas heureuse. La morale de l’histoire n’est pas de récompenser les justes, les « gentils » ou bienveillants car « Le cœur est ainsi fait. Quand il plane, il est beau, il est pur, il sent bon ; mais dès qu’il se pose, il pue ». L’Afrique sera balayée, démembrée par l’appétit vorace des princes du monde, des capitaines de l’industrie, des mercenaires comme Lemaire, Fievez ou encore Morton Stanley. C’est la version moins policée de la conférence. Nous entrons maintenant dans l’action. La nature sera transformée. Elle doit devenir obéissante. Le Congo va devenir une des victimes sanglantes de ce massacre orchestré et légitimé par les Nations éclairées…

« Et cet Etat devait encore être le plus grand possible, et les nègres ne devaient pas y avoir la moindre participation politique, ce serait d’ailleurs moins un Etat qu’une société anonyme ; n’était-il pas plus simple que des sociétés exploitent directement les territoires sous la direction de ceux qui ont l’audace des affaires ? »

Et ainsi sous les cieux propices au sort de l’homme Blanc, le Congo sera dépouillé mis sous tutelle, confisqué, réservé au roi Léopold II.

Dans un style bref et dépouillé, Eric Vuillard entend faire de ce récit une chronique des derniers jours de l’Afrique libre. Congo ne bénéficie d’aucun artifice littéraire ni d’aucune procédure d’écriture alambiquée. Le récit est bref (98 pages). Il est fort de sa concision. Il va droit au but et par ce moyen rend plus acerbe la dimension dénonciatrice de l’auteur qui veut montrer le lien entre l’annexion du Congo à l’aube du 19ème siècle et l’économie libérale de marché qui règne actuellement en maître dans notre monde globalisé.


Editeurs : Actes Sud, Collection « Babel »
2014
95 pages
6,70 €

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