Le rêve du Celte de Mario Vargas Llosa

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Ambiguïté

La lecture de ce roman permet de mettre en lumière la vie, le combat et les erreurs d’un célèbre personnage, Roger Casement né en 1864 et exécuté en 1916. Mais Le rêve du Celte est aussi un récit qui présente aux lecteurs un tableau peu glorieux des aventures coloniales des Européens. Il s’agit pour l’auteur de décrire les exactions menées par Léopold II de Belgique en terre congolaise. Roger Casement est chargé dans un premier temps de mener des enquêtes et de rédiger des rapports étalant les barbaries faites à l’encontre des « Indigènes » congolais mais aussi péruviens.

Cependant, la place est largement occupée par Roger Casement. Il est décrit comme un idéaliste, un homme engagé et totalement dévoué à sa cause lorsqu’il s’agit de dénoncer la pratique du code de l’Indigénat.

« Pendant ce voyage vers Londres, Roger retrouva l’énergie, l’enthousiasme, l’espoir. Il renoua avec la certitude de l’utilité de son rapport pour mettre fin à ces horreurs. L’impatience avec laquelle le Foreign Office attendait ce travail en était la preuve. Les faits étaient d’une telle dimension que le gouvernement britannique devrait agir, exiger des changements radicaux, convaincre ses alliés, révoquer cette insensée concession personnelle à Léopold II d’un continent de la taille du Congo. »

Mario Vargas Llosa accomplit dans ce roman le travail d’un peintre. Si le peintre en composant son portrait s’attarde sur les contours d’un visage ou sur une expression, rectifie par petites touches le jeu du clair-obscur pour donner une densité dramatique ou artistique à son étude, Mario Vargas Llosa le fait avec la puissance du verbe évocateur. Roger Casement est une réussite car il montre toute l’imperfectibilité de sa condition humaine. Et c’est pour cela qu’il est parfait. Le consul R. Casement est présenté comme le digne héritier de l’Humanisme et des Lumières. Il porte en lui les idées progressistes et abolitionnistes. Ses idéaux le portent vers des combats qui font de lui un homme respectable au sens éthique du terme.

Mais dans tout homme, il y a une part d’obscure qui le tire vers les abysses et Roger Casement n’échappe pas à la règle. Au fil de l’œuvre, ses failles se creusent, son besoin d’amour, sa peur de la solitude le poussent dans les bras d’un homme qui va le trahir…

Dans son entreprise de réhabilitation de cette figure historique contestée, Mario Vargas Llosa ne manque pas de souligner le côté sombre du personnage par exemple son alliance avec l’Allemagne de Bismarck. Cette erreur de jugement lui sera fatale… Car comment peut-il ne pas savoir que ce même Bismarck a initié les puissants européens au partage de l’Afrique ? Comment peut-il ignorer le fait que ce vieillard a ordonné le massacre de milliers de Herero en Namibie et a méprisé superbement les « indigènes » que R. Casement défend lorsqu’il était diplomate?

Son manque de discernement est dû, comme le laisse penser l’intrigue, à sa haine de l’Angleterre qu’il voit comme un oppresseur de l’Irlande. De ce fait, Casement ferme les yeux et troque son intelligence contre la haine. C’est ce qui constitue le paradoxe de Casement et que l’auteur veut nous faire comprendre.

Or le dévoiement du personnage permet à l’auteur d’évoquer une période peu glorieuse de l’Histoire: la colonisation. La dénonciation est virulente. Le « prétexte » de la « mission civilisatrice » est un pis aller, l’arbre qui cache la forêt. En réalité, le profit dû à l’extraction du caoutchouc est une aubaine pour la couronne belge. Dans le roman, Putumayo est une firme dont le chef est Julio C Arena. Ce dernier assoit son pouvoir par la corruption. L’objectif de l’asservissement est économique et les mots clés en sont rentabilité, profit et bénéfice.

Le lecteur connaît l’engagement de Mario Varga Llosa. Bien qu’il place le temps de son intrigue dans le passé, il n’empêche que ce récit interroge aussi sur présent. En effet, si la forme politique d’asservissement d’un peuple est abhorrée de nos jours, la « colonisation économique » disparaît elle pour autant? Que penser de ces firmes pétrolières, polluant l’eau, l’écosystème en Afrique? Et leurs pipelines qui traversent des villages entiers contenant des produits hautement inflammables? Que fait-on s’ils explosent emportant dans leurs sillons villages et morts par centaines? Et ces usines pneumatiques qui empoisonnent leurs ouvriers à petit feu là bas en Afrique ou ailleurs ? Et ses petites mains chinoises confectionnant des jeans de marques, ou des appareils Apples 18h/j en Chine?…

C’était une terrible époque que nous décrit l’auteur. Mais la nôtre n’est pas de reste. Disons que de nos jours l’économie, la démocratie ont « civilisé » certains crimes et personne ne trouvent rien à en redire tant la peur a creusé son chemin jusqu’à notre cœur et notre tête. Et cette peur s’appelle la crise.

Pour toutes ces raisons, Le rêve du Celte mérite d’être lu …


Traduit de l’Espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès
Editeurs : Gallimard, 2011
520 pages
22,90 €

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