Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma

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Plaidoirie pour les enfants soldats

 « Allah n’est pas obligé de répondre à vos prières. Allah n’est pas obligé d’améliorer ma vie, ma condition d’enfant« 

Ce sont les réflexions d’un enfant soldat et narrateur principal et protagoniste de ce roman. Dans ce livre, Ahmadou Kourouma choisit de se tenir en retrait et il laisse la place à son jeune narrateur pour raconter son histoire et ses aventures dignes de ceux d’un héros picaresque. Le petit garçon livre alors une longue tirade (qui fait tout un roman) sur son passé (il a été enlevé sur le chemin de l’école par des « combattants »), son apprentissage aux rudiments de la guerre (meurtre ritualisé, drogue, conditionnements physique et psychique, sévices sexuels, violence physique et mentale) et il est maintenant sur les routes.

Au fil de son discours, le lecteur se rend compte que son enfance est irrémédiablement perdue. Son langage est dominé par un champ lexical de la violence. Son verbe est rudimentaire. Il n’y a pas de place pour l’analyse de sa situation ou de son action. Il devient une sorte de machine de guerre. Il est un actant à part entière des carnages qu’il provoque (exécution, extermination de villages entiers)

Les relations humaines sont fondamentalement axées sur l’anéantissement de l’autre et de ses pairs. L’amour ou l’amitié quand ils existent ne résistent pas à la loi de la nature: survivre à tout prix. L’épisode de l’abandon de la fiancée de son compère l’atteste. Blessée, livrée aux chiens et aux fourmis, elle reste assise près d’un arbre et attend la mort. Et quelle mort! Quant aux autres… ils continuent leur route. Le narrateur la regarde puis s’en va. Le monde du narrateur a anesthésié sa propre douleur et celle qu’il peut ressentir pour d’autres. Il n’a plus d’empathie.

Et lorsque sa conscience fait des bonds dans son cœur et dans sa tête, c’est juste un moment de répit. Alors il se met à rêver: retourner retrouver sa mère pour qui il nourrit des sentiments ambivalents, aller à l’école de nouveau peut être… Et puis après tout, sa conscience fait des pirouettes: pourquoi retourner chez sa mère? Pour alourdir son fardeau? Pour être une bouche de plus à nourrir? Se dit-il.

Ahmadou Kourouma a réussi avec virtuosité à traiter un thème difficile. Il dénonce avec virulence la situation en Afrique. Son narrateur, malgré son jeune âge, a vécu plus que quiconque. Dans sa réflexion, il montre du regard une Afrique balafrée par les guerres. L’auteur se faufile alors dans le récit et pointe du doigt les coupables. Ceux-là sont déjà connus du lecteur puisqu’ils sont maintes fois cités comme des « bandits », des « assassins » au travers ses œuvres comme Les soleils des indépendances, En attendant le vote des bêtes sauvages ou encore Monnè, outrages et défis. Les coupables sont ces dictateurs tels que Charles Taylor, Mobutu, Amine Dada et bien d’autres qu’il traite de « bandits », de « canailles ». Ce sont ceux là qui ont dévoyé les enfants de l’Afrique, car si son narrateur est un bourreau avéré, il est aussi une victime de ce carnage, de ceux qui ont violé son enfance.

La suite de Allah n’est pas obligé a été écrite sous le titre Quand on refuse, on dit non. L’auteur revient dans la brousse chercher cet enfant soldat. Il erre toujours et n’a ni occupation, ni avenir même s’il a pu accéder à un niveau supérieur de sa conscience d’être.

Malheureusement ce dernier roman est resté inachevé suite au décès de l’auteur survenu en 2003.

L’œuvre d’Amadou Kourouma suit une trajectoire spécifique: celle de la déconstruction de l’Afrique pour mieux la reconstruire. De ce fait, son œuvre entre dans la catégorie de la littérature dite « utilitaire », dans l’étroite lignée d’Aimée Césaire.


Editeurs : Le Seuil, Coll. « Points », 2002
224 pages
7,50 €

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