Vernon Subutex de Virginie Despentes

vernon subutex
Splendeur et chute d’un enfant du
rock
(Chronique d’Abigail)

Que penser d’un héros, ou plutôt d’un anti héros(la littérature a une préférence pour ces derniers) dont le nom de famille se rapporte à un traitement de substitution pour la dépendance aux opiacés? Vernon a-t-il une vertu curative, est-il un placebo au mensonge, à la dilution dans la compromission? Peut-être…
Vernon Subutex se veut roman mobile, du mouvement perpétuel, un récit où l’on marche beaucoup, dans lequel le bitume s’arpente. Roman de l’urbanité, Paris n’y est pas que toile de fonds, mais personnage avéré, saisissant tout un chacun dans ses bras tentaculaires. Ce Paris dispose de sa géographie, d’une poésie qui se décline en rames de métros, Bastille, Chatelet, un peu à la Queneau, se répand en territoires autorisés ou pas, ceux des bobs, du marais…
Car, avec son regard au laser, sonde d’une efficacité redoutable à laquelle rien n’échappe, Virginie Despentes s’attarde sur une pittoresque galerie de personnages. Les déambulations dudit Vernon deviennent aussi un moyen et une raison de dépeindre au vitriol des personnages broyés, qui ne savent pas toujours qu’ils le sont, chacun abonné à sa mauvaise foi, celle qui tient chaud et permet d’exister en une comédie humaine, trop humaine. Du producteur hystérique au réac affolé par les temps modernes, de la groupie appelée Bazooka, à la mystérieuse Hyène, tueuse de  réputations. Les Laurent, les Xavier, tous désireux d’argumenter, de justifier leurs vies installées.
Tous présentent un dénominateur commun ils ont cédé.
Tous se connaissent ou se sont connus. La plupart se sont rêvés enfants du rock, purs parmi les purs, plutôt morts qu’en costume cravate, plutôt crevant la dalle que quémandant ses miettes au système. Et voilà… Ainsi, Emilie, l’ex rockeuse, rare fille tolérée dans  cet univers de survirilité arrogante, est devenue ce que « ses parents souhaitaient qu’elle soit ».
Vernon, auréolé de son passé de disquaire tenancier du Revolver, Vernon le libertaire malgré lui, n’adhérant à aucune idéologie, aucun militantisme, sinon vivre vite, à fonds, baigné dans l’extase jubilatoire d’un rock endiablé qui ne s’arrêtera jamais, adepte de parados artificiels, prêtre de l’antre où se vendent les sacro saints vinyls, disparus, tués par les CD, puis la musique dématérialisée…
Vernon, ange percuté, ne possédant plus rien, franchissant les différents degrés le menant à la rue, passant de la survie à la lutte pour rester en vie… Car, si la société se virtualise, se dématérialise, elle avale et broie d’autant plus facilement tous ces anonymes, ces avatars et autres pseudos… Sauf que ce sont bien des êtres de chair, lourds de vie, chargés d’une histoire que Vernon rencontre au fil  de son itinéraire, d’hébergements, en squatts, jusqu’à la rue et sa rencontre avec le peuple des SDF. Ces spectres terrifiants, épouvantails brandis pour garantir l’obéissance et l’oubli bienheureux dans la virtualité des réseaux sociaux où vient crever l’empathie…
Virginie Despentes castagne avec tendresse, aborde tous les sujets, la transsexualité, le porno, le voile, la famille, le féminisme, la panique des hommes détrônés. Tout le monde en prend pour son grade avec son oeil affûté et ce langage qui percute et qui frappe.
On aime ou pas. Vernon Subutex renvoie chacun à lui-même; et moi, qu’ai-je fait? Jusqu’à quel point je valse avec toutes ces marionnettes, docilement, sans rechigner?  C’est là la signature punk de Despentes, c’est aussi la dénonciation de cette résignation collective, de l’attentisme et de la peur au sein de la société interconnectée.


Editeurs: Bernard Grasset, 2015
Tome 1
397 pages

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2 commentaires pour Vernon Subutex de Virginie Despentes

  1. jostein59 dit :

    Chronique adaptée au style de l’auteur. Mais, ce récit ne m’a pas renvoyé face à loi même. Je me retrouve dans la description ( rues de Paris, société) mais pas forcément dans l’analyse. Je pense qu’elle sera davantage présente dans le second tome, enfin j’espère.

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    • lemondedetran dit :

      Bonjour Jostein,
      Je comprends qu’une oeuvre de Despentes en général et « Subutex » en particulier puisse laisser malgré tout le lecteur sur sa faim. Pour ma part, je reconnais que j’ai aimé le côté très punk rock de l’esprit, le côté « gifle ». Par contre, c’est vrai ça peut manquer de profondeur, avec un côté mitraillette qui peut aussi fatiguer. Mais bon, étant moi-même une de ces enfants du rock, j’avoue une faiblesse coupable pour l’ouvrage. Abigail.

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