Sur le rivage de Rafael Chirbes

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Le désenchantement du monde

Les éditions Payot & Rivages nous offrent ici un présent exceptionnel : la publication en édition de poche de Crémation et la parution du nouvel ouvrage de ce grand auteur espagnol, Rafael Chirbes intitulé Sur le rivage.

Sur le rivage est un récit dont la structure narrative repose sur un long monologue, celui d’Esteban, l’un des protagoniste de l’histoire. Le roman s’ouvre sur une trouvaille assez insolite : celle d’une main humaine disputée par deux chiens errants et affamés sous l’œil consterné d’Ahmed :

« La charogne pend à sa gueule. Admeh, qui regardait avec curiosité le bout de barbaque que se disputent les deux chiens, le fixe en cet instant avec une horreur croissante, car il s’est rendu compte que la masse noirâtre pour laquelle ils se battent présente des formes reconnaissables : bien que noircie par la pourriture et décharnée par endroits, il s’agit d’une main humaine. »

Face à l’innommable, le témoin s’enfuit car Admeh, étranger et travailleur marocain sur le sol européen, ne veut pas s’ attirer d’ennui en ces temps de malheur…

Ainsi, commence le roman. Le rideau se lève sur une scène de crime digne d’un roman policier. Mais les ressemblances s’arrête là car l’auteur veut nous conter une autre histoire, une histoire plus sombre tissée par les échecs, les désespoirs et les drames. Pour connaître l’identité des morts, pour comprendre leur vie, il appartient au lecteur de lire jusqu’à la dernière ligne ce long monologue d’Esteban dans lequel se déverse toutes les frustrations, les échecs et la solitude d’une vie. Esteban, artisan ruiné par la crise immobilière, partage sa vie avec un père malade et sénile. Pris dans l’engrenage de la dette et de la perte de ses économies, menacé de prison, il relate aux lecteurs son amère histoire comme pour justifier la tragédie imminente qu’il va déclencher…

L’écriture de Rafael Chirbes est abrupte, dure et crue. Le lecteur néophyte des œuvres de cet auteur peut être rebuté par tant de violence et de noirceur. Il peut aussi se sentir perdu dans le dédale des personnages qui tantôt chuchotent à l’oreille du lecteur, tantôt crient et hurlent leurs désespoirs et leurs colères face au monde. Mais en fin de compte, il se laissera vite happer par le talent de cet écrivain qui se penche sur une humanité perdue, hagarde et désœuvrée face à la crise. Il entend décrire les vies brisées. Sur le rivage est le roman dédié aux victimes de la crise de la bulle immobilière. A l’opulence clinquante succède une atmosphère apocalyptique, le monde a perdu son innocence. L’enthousiasme s’est éteint et le rêve s’effondre. C’est l’heure des bilans et des gémissements. C’est le temps des danses macabres où la mort se rit des vivants trop sûrs –pour un temps au moins –de leur immortalité, où les chiens se disputent pour un lambeau de chair humaine.

« La radio parle tous les matins de l’éclatement de la bulle immobilière, de l’emballement de la dette publique, de la prime de risque, de la faillite des Caisses d’épargne, et de la nécessité de réduire les aides de l’Etat et de réformer la législation du travail. C’est la crise. Les chiffres du chômage en Espagne dépassent les vingt pour cent et risquent de monter jusqu’à vingt-trois ou vingt-quatre l’année prochaine. (…) Cinq ou six ans en arrière, tout le monde travaillait. La région entière, un chantier. On aurait dit qu’il n’allait plus rester un centimètre carré de terrain sans béton ; actuellement, le paysage a des allures de champ de bataille déserté, ou de territoire soumis à un armistice : des terres envahies d’herbe, des orangeraies converties en terrains à bâtir ; des vergers à l’abandon, le plus souvent desséchés ; des murs renfermant des morceaux de rien. »

L’art de la description met en exergue un rêve avorté, un désastre dû à des malversations financières. Le tout économique a échoué et avec lui le modèle ultralibéral. Cependant, Rafael Chirbes ne se contente pas de diagnostiquer le mal qui ronge son pays. Au –delà de la crise qui plonge l’Espagne dans la catastrophe, il trace une ligne de fuite, une trajectoire. Il remonte aux sources parcourant les années sombres de la guerre civile, les règlements de comptes et l’envie de vivre comme un défi lancé à la violence et à la désespérance. C’est peut-être là les origines du désastre actuel. L’écriture de Rafael Chirbes dépasse les frontières car elle diagnostique un mal qui ronge l’Europe toute entière. Ainsi lit-on dans la quatrième de couverture une observation assez justifiée du roman de Rafael Chirbes :

« D’un personnage à l’autre, d’une génération à l’autre, se dessinent l’Espagne d’aujourd’hui et, au –delà, une Europe crépusculaire, ravagée par le doute ou tentée par l’extrémisme. »

Sur le rivage n’est certes pas un roman léger, doux –amer coiffé d’un « happy –end ». C’est un récit teinté de gravité. L’inquiétude de l’auteur sur son époque, ses doutes et ses espoirs sont palpables dans chaque mot employé.

Un livre à méditer sur le désenchantement du monde…


Traduit de l’Espagnol par Denise Laroutis
Editeurs : Payot & Rivages, 2015
507 pages
24 €

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Cet article a été publié dans Littérature de langue espagnole/ Amérique Latine et du Sud, Littérature espagnole de langue catalane. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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