Une si longue lettre de Mariama Bâ

Une-si-longue-lettre
Complainte d’une veuve sénégalaise

Une si longue lettre est un récit émouvant et parsemé de poésie. C’est le chant de Ramatoulaye, une veuve qui vit retirée du monde par le poids des traditions. La seule arme qui reste à cette femme est d’écrire cette « si longue lettre » à sa meilleure amie, sa sœur, son double opposée afin de lui restituer son malheur, ses joies et ses désirs. A travers cette lettre, c’est le destin diamétralement opposé de deux femmes qui ont choisi des vies différentes et qui les ont assumées. De chaque mot transpire la nostalgie d’un temps révolu: l’époque estudiantine des deux femmes encore naïves et aimant la vie et ses promesses. Chaque phrase transcrit aussi la condition de la femme africaine: bafouée, soumise pour l’une et révoltée pour l’autre. Aïssatou a dit non et elle parvient à maîtriser sa vie et son destin.

« Et tu partis. Tu eus le surprenant courage de t’assumer. Tu louas une maison et t’y installas. Et, au lieu de regarder en arrière, tu fixas l’avenir obstinément. Tu t’assignas un but difficile ; »

Son exil aux Etats Unis et son travail marquent sa réussite et sa sortie de la servitude qui enchaîne nombre de ses semblables à commencer par sa meilleure amie. Si le lecteur se penche sur la vie privée de l’écrivaine et sur ses décisions courageuses à contre-courant de la tradition sénégalaise, il peut presque la retrouver dans la figure d’ Aïssatou.

Le militantisme de Mariama Bâ est loin d’être un féminisme « dichotomique » c’est-à-dire qu’elle n’impute pas la faute au seul sexe fort. Elle convoque toute la société dans son tribunal. Elle invective la faiblesse des hommes qui trouvent leurs comptes dans un patriarcat qui les protège. Elle pointe du doigt toute la société sénégalaise et surtout la société traditionnelle dont on loue tant en Occident sa « solidarité » légendaire et son « sens de la famille ». En réalité, le clan (et Ramatoulaye et dans un certain sens Aïssatou aussi en font l’amère expérience) est toxique et étouffe l’individu. La société privilégie les devoirs et au diable les tiraillements et louvoiements intérieurs. Dans Une si longue lettre  cet aspect du problème heurte profondément Aïssatou qui préfère se défaire de son amour pour son amour. Car comment aimer sans le respect ? Comment continuer sa relation avec l’être aimé si celui-ci est prêt à la sacrifier sur l’autel des aïeux ?

« Les princes dominent leurs sentiments pour honorer leurs devoirs. Les « autres » courbent leur nuque et acceptent en silence un sort qui les brime.
Voilà, schématiquement, le règlement intérieur de notre société avec ses clivages insensés. Je ne m’y soumettrai point. Au bonheur qui fut le nôtre, je ne peux substituer celui que tu me propose aujourd’hui »

Ainsi déclare Aïssatou à son mari mettant fin à la relation qui les unit. Mariama Bâ invective aussi la femme, première victime mais aussi première coupable. Prompte à pleurer et à gémir sur son sort, elle n’agit cependant pas ni ne défend ses droits. Ramatoulaye est celle qui résume le mieux cette contradiction qu’elle porte en elle. Alors que le désamour s’installe dans son foyer, elle refuse le choix final et s’en explique dans ce monologue qu’elle entretient avec l’absente :

«  Partir ? Recommencer à zéro, après avoir vécu vingt-cinq ans avec un homme, après avoir mis au monde douze enfants ? Avais-je assez de force pour supporter seule le poids de cette responsabilité à la fois morale et matérielle ? »

Mariama Bâ livre ici une virulente dénonciation de la polygamie, de la servitude des femmes africaines et du patriarcat. Elle encense aussi par l’intermédiaire de la figure d’Aïssatou le combat des femmes qui ont dit non. En un certain sens, par son talent d’écrivaine, par sa vie et par son engagement, elle était une pionnière. Elle ouvrait la porte à ses consœurs et les invitait à se lancer dans l’inconnu pour accéder à un trésor inestimable, indéfinissable : la liberté.


Editeurs : Le serpent à plumes, Coll. « Motifs », 2005
165 pages
8 €

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