Une ville en temps de guerre de Abdelkader Djemaï

9782021081275
Portrait d’une ville

Une ville en temps de guerre est une autobiographie déguisée qui avance masquée. En effet, l’auteur, par pudeur, retranscrit ses souvenirs d’Oran durant les années 1961-1962 au travers du visage d’un enfant narrateur.

Le personnage principal de ce roman est un jeune garçon âgé de 11 ans du nom de Lahouari Belguendouz. Il semble être le porte-parole de l’auteur. Il relate les violences du conflit algérien dont il a été un témoin oculaire. 

Cependant, le vrai personnage, acteur de l’Histoire est la ville Oran, la « Radieuse », la belle désirable et désirée. Oran, la ville blanche est ici en proie à de violents soubresauts dus aux tirs, règlements de comptes et exactions entre deux ennemis l’OAS et le FNL. Le récit a le mérite de ne pas s’engouffrer dans une sorte de manichéisme blâmant l’action française et/ou glorifiant le FNL. Au contraire, l’auteur par son roman/description montre une ville martyre, victime des méfaits des uns et des autres quand bien même le combat pour l’indépendance est légitime.

« Oran, qu’on qualifiait de « radieuse », avait maintenant les yeux battus, la mine triste et les joues blêmes, comme le petit Bambino chanté par Dalida, qui s’était produite ici en été 1958. A présent quadrillée par le barbelé, la ville, sous le ciel d’un bleu parfois surchauffé, marquait cette fois et d’une façon nette et irrémédiable la séparation entre les deux communautés. »

En effet, le récit met aussi en exergue la « ségrégation » entre deux communautés: les algériens qu’on désignait par le terme « d’autochtones » ou encore d’ « indigènes » et les pieds noirs. Il insiste sur l’inégalité de traitement et les écarts entre ces deux couches de population. Il souligne l’incapacité pour les parents du petit Lahouari d’avoir un logement décent :

« Lahouari habitait avec ses parents dans un haouch, une grande maison un peu fruste et sans étage qui regroupait quatre familles algériennes. En plus de la cour commune avec ses toilettes à la turque, chaque locataire disposait d’une pièce ou deux. »

Pendant ce temps, la minorité dominante possède villas et voitures. Il évoque aussi le taux alarmant d’analphabètes dans la population musulmane. Le balancement constant dans la description entre les conditions de vie des uns et des autres fait émerger sans jamais le dire en grandes lettres le code de l’indigénat connu durant la colonisation.

En conclusion, le roman d’Abdelkader Djemaï est un hommage rendu à Oran. Mais pas seulement. Par l’article indéfini dans « Une ville en temps de guerre », l’auteur salue respectueusement toutes les villes du monde qui ont connu les aléas de l’Histoire. Ce livre ne s’adresse pas seulement à Oran mais aussi bien à Prétoria, à Kinshasa, à Kaboul, à Saïgon, à Abidjan ou encore à Alep…

C’est l’évocation d’un paysage, d’un sentiment, d’un souvenir ou une odeur de ville rêvée, connue, délaissée ou quittée…

« Plus tard, des souvenirs heureux ou malheureux seront liés à des endroits précis, à d’autres villes, avec leurs aéroports, leurs chambres d’hôtel, leur port et leurs gares, celles des trains et des autocars… Les villes sont comme des gants. Qu’importe la matière dans laquelle ils ont été taillés, l’important ce sont les traces et la tiédeur qu’ils laissent, après avoir été ôtés, sur la chair des mains, qui parlent elles aussi. »



Une ville en temps de guerre est un livre dense, émouvant et pudique.


Editeurs : Le Seuil, Coll. « Cadre rouge », 2013
160 pages
16€

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