Contes de la tchoukotka de Youri Rytkheou

Rytkheou-Youri-Contes-De-La-Tchoukotka-Livre-935446122_ML

Contes de la terre – mère

Contes de la Tchoukotka est un assemblage fort étrange et qui peut surprendre le lecteur à plus d’un titre. Nous pouvons scinder l’oeuvre en deux parties, d’abord il y a ce que nous pouvons appeler les « contes modernes » (ce sont 5 contes de longueur variée) relatant le choc des rencontres entre les Tchouktches et la russification menée par Lénine puis par Staline. Nous relevons les traumatismes et souffrances du Tchouktche lorsqu’il est bousculé dans ses habitudes et traditions. Ce sont surtout des contes réalistes et « sociologiques ».

Puis vient ce qui peut s’apparenter à un conte fondateur du peuple marin. Il a pour titre « Quand partent les baleines ». Il retrace le mythe démiurgique du Grand Amour et de la naissance des hommes par l’union de la femme-nature et de l’homme-baleine. La structure narrative du « conte » de Youri Rythkéou n’a pas le visage d’un conte classique. En effet, il emprunte pour sa narration, la structure de la nouvelle qui sied bien à son style.

Dans l’ oeuvre présente, l’auteur insiste beaucoup sur le « choc » que l’écriture, les chiffres et les sciences produisent sur les consciences. Il faut savoir que né en 1930 sur une « bande de terre couverte de galets du Détroit de Béring, à la limite des terres habitées« , Iouri Rythkéou vient au monde à la même année où s’ouvrait en Tchoukotka la première école où il allait pouvoir apprendre à lire, à écrire. Ce sera un grand bouleversement pour lui car on passe de la tradition orale à celle de l’écrit et donc à l’archivage des connaissances et des techniques. Aussi le dit-il « Chaque matin, en allant de la yarangua de mon oncle à l’école située quelques mètres plus loin, j’enjambais des millénaires« . Dans sa préface pour l’édition française, il livre cette réflexion riche d’informations pour ceux qui veulent comprendre son travail et son peuple :

 » Je suis né en 1930 dans un village d’Ouèlen, sur le cap Dejnev, à une centaine de kilomètres environ des côtes de l’Alaska. Pour moi, comme pour tout être humain normal, le centre du monde, le centre de tout l’univers fut, et reste, ce petit village entouré d’eau de tous côtés, d’eau qui pendant la plus grande partie de l’année est recouverte par les glaces« .

Ainsi son texte est-il comme une dédicace, un présent à son peuple et à nous, lecteurs car l’auteur n’a de cesse de vouloir nous faire découvrir les us et coutumes ainsi que l’histoire ancienne et moderne des Tchouktches.

« J’aurais voulu que le lecteur français aussi comprenne et essaye d’aimer ces hommes que j’aime et que je respecte pour leur optimisme, pour leur amour de la vie, pour leur foi en un homme bon et chaleureux qui fait le bien avec des actes et non des paroles, ces hommes qui chérissent la paix et la concorde entre tous les hommes et notre monde si vaste et si difficile« .

Voilà le message ultime de la préface de l’édition française du 28.04.1974. Nous allons, au fil des pages, faire la connaissance de Kakot, obsédé par les chiffres qui s’insinuent dans sa vie et troublent sa sérénité et son bonheur. Confiant en cette nouvelle écriture qui vient de paraître et croyant dans les pouvoirs de l’école, cet homme va confier sa fille « à la civilisation » et la couper des anciennes traditions pour qu’elle puisse échapper à la grande misère. Avec ce récit, c’est déjà une partie des thématiques de l’auteur qui est traitée. Nous assistons au fil de la lecture à la perte ou/et à la transformation de la vie traditionnelle. Les rites changent et les besoins se font plus pressants. La confrontation avec la « modernité » brise l’autarcie des Tchouktches. Ils sont aussi amenés à connaître l’autre, les navigateurs et explorateurs tels Amundsen, les scientifiques… Cependant on voit aussi l’incompréhension entre ces mondes. Ils s’apprivoisent mais ne se comprennent pas. Les contes sur les pilikens ou encore celui intitulé « Les anciens Grecs » le montrent assez. Quant au dessein de Lénine dans « Sur les bords de la mer de Behring », il est tout simplement incompréhensible. Ainsi si l’homme Tchouktche tente de comprendre la « modernité » et le temps de l’écriture, il s’attache aussi à garder ses traditions intactes. « Quand partent les baleines » n’est pas seulement remarquable parce qu’il confirme l’extraordinaire talent de conteur de Youri Rythkéou, mais aussi parce qu’il nous fait connaître le mythe des origines des Tchouktches et des peuples marins. Néou, jeune fille ignorante dans le sens de l’innocence des origines devient plus tard la Mère des mondes, Mère des hommes et mère des baleines. Elle est la voix de l’identité Tchouktche mais elle est aussi le point de convergence du monde humain et du monde marin. Elle existe et demeure tant que la Faute n’est pas encore accomplie. De ce fait, j’ai l’impression que le meurtre de la baleine est similaire à celui d’Abel par Caïn. Ainsi, une fois accompli, la vieille Naou meurt et les mondes se séparent définitivement. Le départ des baleines montre la cassure du lien fraternel entre l’homme et les baleines mais aussi entre l’homme et le monde animal. La terre devient déserte. Cela préfigure la rude condition humaine dans l’avenir. L’homme est désormais seul parce que cruel et ingrat. On ne peut s’empêcher de voir dans ce mythe, une fable écologique du temps présent.


Editeur : POF, 2003

Publicités
Cet article a été publié dans Littérature russe. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s