Jours d’enfance de Michiel Heyns

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Critique d’Abigaïl

C’est dans la petite ville reculée et poudreuse de Verkerderspruit, où chacun se connait, que grandit le jeune narrateur de Jours d’enfance.
L’histoire  se déroule de 1963 à 1968, au cours de ses années d’enfance. Dans la petite ville, qui offre toute l’apparence d’être coupée du monde, Simon narre les faits.
C’est par le filtre de sa conscience enfantine qu’il comprend, saisit des informations, les rattache et, surtout, interprète les propos des adultes, dogmes que le lecteur reçoit comme assénés dans un mélange confondant de bêtise et d’assurance. Du cumul de ces contradictions, Michiel Heyns rend compte avec un humour distillé avec art, qui chaque fois fait mouche.
Dans ces pages s’entrecroisent les enfances opposées de Simon et de Fanie. L’arrière fond de ce récit empreint de nostalgie, c’est celle de l’Afrique du Sud des années 60 dans l’état libre d’Orange, engoncé dans sa rigidité morale, taisant peureusement tout ce qui a trait à l’éveil des corps et des désirs, soupçonnant le mal et, dans le même temps, toujours immergé dans le souvenir prégnant et indépassable de la guerre des boers.
Pour cette raison, deux cultures s’affrontent: la conviction de leur supériorité culturelle par les anglophones face aux afrikaners, perçus comme des « péquenauds », des fermiers rougeauds, attardés et réactionnaires.
C’est cela qui pousse ses parents à envoyer Simon étudier au Wesley College, anglophone bien sûr, où le snobisme des pensionnaires égale la profondeur de leurs préjugés.
La violence des relations entre noirs et blancs, l’obsession de tout contact avec les bantous, l’affrontement des classes sociales constituent le décor, se rappellent crûment en plusieurs occasions. C’est l’univers de référence dans lequel grandissent les jeunes personnages, dans lequel ils baignent. La brutalité, le mépris de la vie du plus faible, qui se retrouve jusque dans l’iniquité du système éducatif, imprègne la conscience des jeunes protagonistes depuis leurs plus tendres années. Et cela, en dépit du libéralisme volontiers affiché par la mère de Simon, une afrikaner tandis que son père est anglais. Toutefois, il ne s’agit pas d’un roman sur l’apartheid.
C’est finalement à l’occasion de la rencontre pour disputer un tournoi de tennis que Simon va se confronter à sa double origine, à la résurgence de tous ses propres préjugés, ses peurs et va devoir commencer à analyser le monde par lui même. Cela s’accomplit pour lui, dans le déchirement, dans ce face à face avec le jeune Fanie, l’afrikaner pauvre, objet de moquerie et de condescendance, grandi à l’ombre de la charité publique, qui se trouva sur les bancs de la même école primaire que Simon…
Alors que l’orage gronde, que l’on donne la mélodie du bonheur pour distraire les élèves, une ultime confrontation va se dérouler entre Simon et Fanie. Ces pages, notamment les dernières, paroxystiques, sont certainement parmi les plus belles écrites sur l’enfance, ses tourments, sa cruauté, sa quête de reconnaissance, ses transformations.
Ce roman, qui fût le premier de son auteur, suspend dans le souvenir les années d’apprentissage, les cristallise et les nimbe d’une beauté sans fadeur, poignante. Un chef d’oeuvre.


Traduit de l’Anglais (Afrique du Sud) par Françoise Adelstain
Editeurs: Philippe Rey, 2010

300 pages
20 euros

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