Le miroir de l’oubli de Youri Rytkhéou

Youri Rytkhèou est né en 1930 en Tchoukotka. Auteur célèbre pour ses récits qui évoquent sa terre natale. Il écrit en Russe. Ses récits sont nombreux et parmi eux, il y a Unna (2000), L’étrangère aux yeux bleus (2001) et le plus célèbre La bible Tchouktche (2003). Le titre peut perturber les lecteurs français. Mais il s’agit de la célébration de la culture Tchouktche. Tous ses romans sont traduits et publiés chez Actes Sud. Les thèmes qu’il aborde sont centrés sur les mœurs et coutumes des Tchouktches et l’annexion de ces républiques périphériques dont la Tchoukotka par la Russie sous l’ère soviétique. Cette dernière veut répandre le culte de « l’homme socialiste nouveau » dans cette province. Le miroir de l’oubli retrace cette histoire.

9782742751785

 Nostalgie de la Tchoukotka

Le roman s’étend sur environ 50 ans: on traverse l’Union Soviétique de Staline pour aboutir vers les années 2000. En pleine période stalinienne, Guéorgui Néznamov, journaliste débutant suit de près les trois étudiants Tchouktches venus faire les moissons non loin de Léningrad (l’actuelle saint Pétersbourg). Il s’intéresse particulièrement à l’un d’entre eux, Youri Gèmo qu’il tente de retrouver. Son parcours est semé d’obstacles et dans son voyage à la recherche de Youri, devenu écrivain Tchouktche célèbre, c’est la Russie qu’il découvre. La lecture peut dérouter car c’est une narration alternée entre la vie de Néznamov et Youri. Mais il ne faut pas se décourager car plus on avance dans l’intrigue et plus il devient prenant.

Pour comprendre le roman, sa portée philosophique et idéologique, il faut s’intéresser à l’identité Tchouktche. Il s’agit d’un peuple autochtone de Russie. Les Tchouktches vivent dans le Nord Est de la Sibérie. Ils ne sont plus que environ 15 000 habitants tant ils ont été décimés par les maladies, l’alcoolisme et beaucoup d’autres choses… Ils se divisent en éleveurs de rennes et en chasseurs d’animaux marins (phoques, baleines…) Leur culture est marquée par le chamanisme (le grand-père d’un des personnages de ce livre, Youri, était un grand chaman fusillé sous les ordres de Staline.). La langue tchouktche est de la famille linguistique paléosibérienne. Selon le « National Geographic », elle fait partie des langues extrêmement menacées de disparition car elle n’est presque plus pratiquée. Ces brèves informations sur les Tchouktches permettent de suivre le roman à un rythme serein. Tout au long de son récit, l’auteur s’efforce de montrer l’entreprise acharnée et dramatique de l’URSS puis de la Russie actuelle à russifier les « indigènes » des Républiques périphériques considérées comme primitives et non atteintes par la « civilisation ». C’est une forme de colonisation qui entraîne une perte des traditions et des coutumes. D’ailleurs, Youri Guèmo, le personnage principal du roman, est consterné par ce qu’il voit à chaque visite à sa famille à Ouelen (capital de la province de la Tchoukotka): chômage endémique, maladie et alcoolisme des habitants. Ceux ci ne pratiquent plus leur langue. Ils ne peuvent plus pratiquer leur culte ouvertement et habitent dans les demeures en bois (contraire à leur habitude de peuple de chasseurs) et non dans leurs traditionnelles yaranga. Le pouvoir stalinien, lorsqu’il bat son plein, contient la Tchoukotka dans la limite du raisonnable: point trop de liberté n’en faut. Et les Tchouktches doivent faire allégeance au régime. Youri Guémo, notre protagoniste, bien qu’écrivain célèbre restera aux yeux des Russes un « indigène » qui s’est élevé grâce au régime.  » Tu dois apprendre à écrire de manière à cacher ton identité nationale. Bien sûr, que tu sois Tchouktche t’aidera beaucoup au départ, c’est évident. Et comment: un primitif au pouvoir des Soviets, seul capable de promouvoir un nomade éleveur de rennes en intellectuel… », lui dit un haut dignitaire et « ami ».

Tous ses écrits sont surveillés, censurés s’il le faut. Youri va jouer le jeu mais il n’est pas dupe. Pendant ce temps, son peuple se meurt et son meilleur ami Koravié se suicide car il y a une inadéquation entre son rêve Tchouktches et la réalité du Soviet comme il le dit lui même

 » Oui, c’est bien çà; mourir. Ne plus nous souvenir de notre vie passée, de nos voyages, de nos chants, de nos légendes, de nos contes… Chose impossible avec un vivant. Car un vivant se souviendra toujours. »

L’échappatoire pour Youri c’est de se créer un double, un frère qui ne lui ressemble pas. Guéorgui Néznamov sera cet homme là. Mais le lecteur peut aussi voir dans ce double un trouble psychiatrique de dédoublement de la personnalité et un début de schizophrénie lié à une perte d’identité et à l’alcoolisme dont souffre aussi Youri. Le récit dénonce aussi la Russie actuelle avec « ses nouveaux riches » qui sont vus comme « des voleurs et assassins ». L’ombre de Poutine n’est pas loin…

En conclusion, le roman montre le processus d’acculturation des Tchouktches. Le miroir des oublis a le mérite de dépayser le lecteur car Youri Rytkhèou ouvre ici un autre horizon, un autre monde inconnu de tous. Il entraîne son public dans la découverte de son peuple et de sa culture: les chants lors de la chasse des phoques, les rites funéraires, les offrandes au Dieu marin et les us et coutumes de son pays… Tout est dans ce livre…


Traduit du russe par Yves Gauthier
Editeurs : Actes Sud, 2004
352 pages
23,30 €

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