Au lac des bois de Tim O’Brien

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When it all falls apart

Les lecteurs assidus connaissent le nom de Tim O’Brien, écrivain américain qui a écrit des proses célèbres sur la guerre du Viêtnam. Son plus grand roman au titre percutant Si je meurs au combat. Mettez-moi dans une boîte et renvoyez-moi à la maison révèle toute l’ampleur et le traumatisme de cette guerre.

Au lac des bois n’est pas seulement un roman sur un couple en crise car c’aurait été trop stéréotypé pour un auteur de son envergure. Tim O’Brien choisit un angle d’attaque plus complexe et plus ambigu : il offre au lecteur une histoire qui semble inachevée et à tiroirs. Ainsi, venus se reposer dans ce lieu calme et apaisant –et ce n’est que l’apparence –après une cuisante défaite politique, les Wade sont seuls, coupés du monde. Ils vivent en autarcie, en huis – clos et c’est peut-être pour cela que la tragédie arrive. En effet, l’épouse disparaît et John devient le suspect idéal. Car qui est-il réellement ? Depuis la révélation de ses secrets inavouables : sa participation au crime de guerre de My Lai, John est mis à nu. Devant le miroir de la vérité, John ne peut plus fuir la réalité et le passé. Le magicien qu’il était et qui aimait refaire son monde à son image ne trouve plus de tour assez puissant pour refouler –au sens commun et aussi au sens psychanalytique du terme –l’événement traumatisant qui le réveille encore la nuit.

Le roman est à tiroir car il faut prendre en compte les notes de bas de pages censées non seulement guider le lecteur mais à leur façon, elles constituent d’autres récits, d’autres romans au sein d’un seul. D’aucuns peuvent croire que ces notes permettent d’éclaircir l’horizon du lecteur quant à la culpabilité de John. Mais il n’en est rien. Les notes soulignent tantôt à charge tantôt à décharge les contradictions de John. Comme à son habitude, Tim O’Brien se penche pour une tactique behavioriste pour expliciter le comportement humain et notamment celui des êtres souffrant de stress post traumatiques.

L’auteur attire son couple à l’écart, dans un lieu de silence où on perd pied. Le lac dont les eaux se reflètent au soleil est aussi un formidable endroit dans lequel on noie sa culpabilité, son amour perdu et peut-être soi-même à l’heure où la raison vacille et où on n’a plus de tour dans sa poche pour effacer, gommer l’innommable. N’est-ce pas là le drame de la vie de John Wade ? Finalement, il semble bien répondre à l’appel de sa destinée et de son nom : il « patauge » dans la fange du passé et ne trouve pas la sortie…

Le lac recèle pour toujours ses secrets. Il fait resurgir le souvenir et les cris des victimes de My Lai. Il emporte dans sa tombe liquide une vie qui n’a plus rien à donner en terme de magie.

Alors, au final, qui a tué qui ? Quel est donc le coupable ? Kate est-elle encore vivante ? Et John Wade, où est-il donc ? A toutes ces questions, s’oppose le silence amusé de l’auteur. Il laisse son lecteur écrire la deuxième part de l’intrigue.

Fascinant ? Intriguant ? C’est comme il vous plaira…
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Le Maître des illusions (
Chronique d’Abigaïl)

Dans le roman de Tim O’Brien, tout est construit sous l’angle de l’illusion. L’intrigue prend place sous le regard d’un élément liquide envahissant, devenant même l’immense métaphore géographique de la surface qui étincelle, qui éblouit, reflète ou absorbe. Cette eau plane se fait incitation à la rêverie dangereuse, à la perdition volontaire, appelle à  la noyade par la fascination de son éclat immobile.
Sur cette surface lisse, ce vaste miroir liquide qui absorbe les couleurs changeantes du ciel, des heures qui passent, des saisons, des forêts, qui saurait distinguer le reflet de l’original? Le vrai du double? Ce n’est pas là une eau innocente…
Ce lac au bout du monde, isolé, coupé du reste, cristallise ce thème de l’illusion, de la variation, de la transformation. A cette surface immuable de l’eau trompeuse répondent les miroirs dans lesquels John Wade, enfant, se regardait, en répétant la gestuelle de ses tours de passe passe, apprenti magicien. Puis, ceux qui ont composé son univers mental, labyrinthe intérieur où l’intime vérité trouve refuge… Derrière leur verre poli, il se cache, montre un visage ou un autre. Il s’escamote, en habile magicien qui finira par hériter du surnom de « Sorcier » en 1968, pendant la guerre du Vietnam. Le sens de la vue est obsessionnel pour ce personnage qui épie Kate, la femme aimée, la dévore, la possède plus que nul autre par son regard. Ce n’est pas pour rien si John semble fasciné par les pupilles vertes ( vert d’eau?) tachetées de gris de la jeune femme..
La vue, le dévoilement renvoient à la honte. A la culpabilité. A l’obscène, cet innommable soudain vu de tous; en fait, à l’atroce crime de guerre commis au village de My Lai. Culpabilité. Honte. Dévoilement. Escamotage. Mémoire… Tous ces thèmes tournent, s’enroulent, enveloppant dans son propre filet le personnage de John Wade, homme politique, sénateur qui se rêve gouverneur. L’idéal du bien public pour effacer la Faute? Ce marchandage est-il possible?
Lorsque l’épouse trop aimée, saisie dans la toile de ses espionnages et de ses dissimulations disparait, le soupçon s’empare du lecteur et de la communauté. Meurtrier? Ou complice d’une volonté délibérée de disparaitre, de s’escamoter?
Dans ce huis clos propice à la tragédie, dans le refuge secret du petit cottage, Kate et John sont pourtant venus avec le projet de se reconstruire, suite à la cuisante défaite de John aux élections, suite aux révélations. Tim O’Brien pose des hypothèses, élabore des scenarii sans rien affirmer. Au lecteur d’opérer un choix dans cette forêt des possibles; pour cela les éléments, à charge et à décharge sont apportés, s’insèrent dans ce roman gigogne. Que s’est-il passé vraiment?
Habilement, l’auteur mêle le réel à la fiction, surgi telle une petite voix aidante par l’entrefilet de ses notes en bas de pages. Afin de rappeler au lecteur que la fin possible, le dénouement lui appartiennent. Confronté au mystère que faire? Quelle sera l’option? John est-il uniquement un « salaud », un ex criminel de guerre, ou un homme aspiré par des démons anciens, un homme possédé malgré lui? Et Kate? Coupable ou innocent?
Superbe roman à tiroirs, mené avec dextérité, tissé sur la toile de l’obsession, Au Lac des Bois invite le lecteur à une plongée dans la fragile conscience humaine.


Traduit de l’Américain par Rémy Lambrechts
Editeur : Gallmeister, 2015
310 pages
11

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