Les ferrailleurs. Tome 1: Le château de Edward Carey

9782246811855_1_75
Objets inanimés, avez-vous une âme ?

Le premier tome de la trilogie des Ferrailleurs semble être très prometteur. Sans rompre avec la tradition littéraire classique anglaise, il réinvente un genre. Il revisite le roman gothique tant Le château et l’atmosphère qui s’y dégage font écho à un certain château d’Otrante… En effet, assemblé par différents « morceaux » d’architecture, le château se dresse debout, immuable mais fragile sur un tas d’immondices, un dépotoir géant sur lequel les premiers Ferrayor ont fait fortune :

«  La demeure des Ferrayor, notre château, notre palais, était construit, je le voyais maintenant, non pas avec des briques et du mortier, mais avec du froid et de la douleur, ce palais était un édifice de méchanceté, de noires pensées, de souffrances, de cris, de sueur et de crachats. Ce qui collait le papier peint sur nos murs, c’étaient des larmes. Quand notre demeure pleurait, elle pleurait parce que quelqu’un d’autre dans le monde se souvenait de ce que nous lui avions fait. »

La maison torture les êtres. Elle est complice aussi des Farrayor pur sang, ceux qui ont le pouvoir de l’argent et qui commandent les autres Farrayor, la masse informe et sans noms qui jour et nuit les servent. Le motif du vilain gothique est ici ré exploité.

Mais c’est aussi un récit d’apprentissage à la Dickens surtout si on se réfère à David Copperfield. La sévère peinture des orphelins et des enfants abandonnés de Londres des années 1850 par Dickens trouve écho chez Edward Carey lorsqu’il évoque l’aspect souffreteux de son héros, Clod Ferrayor et la maltraitance que les résidents du château font subir à la petite orpheline Lucy Pennant. D’ailleurs, il n’est pas étonnant que l’intrigue se déroule en 1875 dans une ville à proximité de la capitale anglaise… Il y a comme un hommage de l’auteur aux écrivains de son pays…

Mais de quoi s’agit-il au juste ? L’histoire commence par une perte insolite. Tante Rosamud, la terreur de ses neveux, vient de perdre son objet de naissance : une poignet de porte en cuivre ! Mais au fait, qu’est-ce donc qu’un objet de naissance ? Au fil du récit, le lecteur, médusé, apprend qu’il s’agit d’un objet choisi par la Grand – Mère, matriarche impotente et redoutable à chaque naissance d’un (e) Ferrrayor de sang pur. Il ou elle doit alors veiller sur cet objet et ne doit jamais le quitter ou le perdre. Cependant, le plus important de tous les commandements transmis à Clod est la prudence. Il ne doit en aucun cas faire confiance aux objets même si ceux-ci lui parlent tout bas et lui disent leur nom. En effet, notre protagoniste, Clod Ferrayor est un drôle de garçon, pas comme les autres. Il a un don. Il peut entendre les objets parler et dire leur nom. Lui-même a reçu une bonde universelle à sa naissance. Essayant d’aider l’infortunée Rosamud, il part à la recherche de l’objet. Mais sa quête n’est pas du tout une simple affaire. Les objets se rassemblent, se révoltent et semblent vouloir mener leur vie propre. Ils veulent même déposséder le propriétaire de sa propre vie. Se peut-il donc que ces objets aient une âme ? Une vie ? Clod, accompagné dans sa quête par Lucy Pennant, découvre durant ces aventures que la vérité qui se cache derrière les objets acquis par le mystérieux et très redouté Grand – Père au complet noir est plus que tragique…

Ce récit est déroutant et insolite non seulement par sa construction mais aussi par le choix de l’intrigue. En effet, l’histoire est à la première personne. Cependant le « Je » change à chaque chapitre. Tantôt, il s’agit de Clod tantôt c’est Lucy qui raconte les événements. Ainsi, les événements sont vus et considérés à hauteur d’enfant. C’est l’enfant qui restitue le monde des adultes et leurs agissements. Ainsi, Les ferrailleurs, Tome 1 « Le château » trouve aussi son public chez les adolescents férus de l’univers étranges de Neil Gailman. Mais pas seulement. L’histoire attire aussi les lecteurs férus de classiques ou pas. L’étrangeté, le gothique du décor, le burlesque des situations et le baroque de l’intrigue attirent les lecteurs éclectiques et curieux. De plus, Edward Carey nous fait don de son talent protéiforme. Il est un conteur, un faiseur d’histoire mais aussi un illustrateur hors du commun. Chaque chapitre se voit attribuer une gravure à l’ encre de Chine et au fusain renforçant ainsi le côté obscur de l’intrigue. Ces personnages ont un visage reflétant l’étrange et la pâleur de leur peau semble faire d’eux des revenants d’un autre monde. La caractéristique à retenir est probablement ces yeux exorbités des protagonistes qui semblent s’inspirer des tableaux de Margaret Keane…

En conclusion, le tome 1 des Ferrailleurs « Le château » intrigue, attire et happe l’esprit du lecteur du début jusqu’à la fin. Tous les motifs chers au 19ème siècle tel que le vilain cruel, l’objet animé d’une volonté propre et le double sont ici convoqués et dépoussiérés. Le fantastique de Maupassant et celui d’Edgar Allan Poe rencontrent l’humour et le carnavalesque pour le bonheur du public. Edward Carey joue avec nos envies, nos désirs. Il les frustre à bon escient car une fois le livre terminé, le lecteur n’a qu’une seule hâte : à quand la suite ?


Ecrit et illustré par Edward Carey
Traduit de l’Anglais par Alice Seelow
Editeur : Bernard Grasset, 2015
453 pages
22 €

Publicités
Cet article a été publié dans Littérature anglaise. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s