La maison au toit rouge de Kyoko Nakajima

9782021156034
Récit d’une bonne dans le Japon des années 30

La maison au toit rouge débute par le récit d’une très vieille dame, Taki. Celle-ci a été employée comme « bonne » auprès des familles de la capitale dès l’âge de 14 ans. Issue d’une famille paysanne nombreuse du début du 20ème siècle, elle a dû accepter ce poste pour décharger ses parents d’une « bouche à nourrir ». « Je suis arrivée à Tokyo au printemps 1930, après avoir fini l’école élémentaire. J’étais la cinquième d’une fratrie de six frères et sœurs. Mes quatre aînés avaient tous été placés comme domestiques et je trouvais normal d’en faire autant. »

Ainsi commence pour elle une longue vie de « bonne » faite de travail et d’efforts. Cependant, elle prend très au sérieux sa tâche et accomplit au mieux son devoir au grand dam de son petit neveu, Takeshi, qui voit dans l’appellation « bonne » une marque dégradante portant atteinte à la dignité humaine : « Quand je suis devenue domestique au début des années trente, le personnel manquait dans les bons quartiers de Tokyo, et personne ne tutoyait les bonnes. Nos employeurs nous vouvoyaient parce que nous étions précieuses à leurs yeux. C’était la règle dans les bonnes familles. Toutes les maîtresses de maison savaient qu’une bonne de qualité était indispensable à un foyer bien tenu. »

Taki relate scrupuleusement sa vie dans les familles sans jamais révéler l’aspect privé et intime de ses employeurs. Mais l’objet de son récit insiste sur ces douze années de service auprès de la famille Hirai. Elle relate la relation particulière empreinte d’ambiguïté entre elle et la maîtresse de maison, Tokiko qu’elle ne cesse d’appeler Madame. Son écriture laisse percevoir la nostalgie de ne plus revoir la demeure des Hirai et le sentiment poignant d’une perte que Taki n’a jamais pu surmonter. « Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir la maison moderne au toit rouge et pentu. Le portail s’ouvrait sur des dalles de pierre qui menaient aux trois marches en haut desquelles se trouvait le porche dont Monsieur était si fier. La porte d’entrée, face à l’est, donnait sur un vaste vestibule frais. La maison séparée en deux par un couloir en parquet, comme le voulait la mode de l’époque. »

Le roman donne une part belle à la narration de Taki. Cependant, quatre ans après sa mort, son petit – neveu, intrigué par cette parente étrange et secrète décide de mener son enquête et apprend peu à peu une autre vérité occultée dans les écrits de Taki. Il perçoit alors les motifs de la solitude et de la souffrance de sa grand-tante. Il décide alors d’incorporer dans ce legs, sa version de l’histoire…

La maison au toit rouge est un roman d’une grande qualité. En effet, au travers la narration de Taki, c’est la Japon des années 30 qui est ici à l’honneur. Le lecteur assiste à la montée du nationalisme japonais et la détermination de l’Empereur de faire de l’Asie, la grande Asie orientale dont le Japon sera le grand guide. Les bouleversements de l’Histoire sont évoqués, le massacre de Nankin, la guerre contre la Chine et les Etats-Unis ainsi que l’issue de la guerre… Le lecteur pénètre dans un monde où la propagande et la désinformation sont à son niveau optimal. L’intérêt de ce roman réside dans la subtilité de l’auteur à offrir au lecteur l’état de la société japonaise ultra hiérarchisée et totalement dévouée à l’Empereur. Kyoko Nakajima ne livre aucune pensée personnelle ni aucune forme de dénonciation. Elle met en scène la vision du monde d’une femme de la classe paysanne jetée dans la grande ville sans grande instruction et qui mesure la politique de son pays à l’aune de ses connaissances … En fine écrivaine, Kyoko Nakajima met en scène le petit –neveu de Taki. Celui-ci, plus informé entrera en conflit avec Taki. Il la rejette et la voit comme le prototype d’un monde ancien appelé à disparaître. Takeshi peut être considéré comme le double du lecteur critique à la conscience alertée.

Mais le roman attire aussi la sympathie du lecteur pour son style élégant et pudique. Les sentiments sont ici affleurés et les secrets ne sont jamais révélés. Le thème de l’homosexualité féminine est abordé avec tact et finesse. On devine que l’auteur fait preuve d’ouverture car au Japon comme partout en Asie, l’homosexualité demeure encore un tabou et dans la société et dans l’art.

En conclusion, La maison au toit rouge est un roman qui mérite d’être lu par le public occidental pour des raisons et des motifs qui viennent d’être évoqués mais aussi pour la grâce, la finesse et l’élégance de son style. Le lecteur ne peut que saluer le talent de l’auteur et le travail de traduction de Sophie Refle.


Traduit du japonais par Sophie Rèfle
Editeurs : Le Seuil, Coll. « Cadre vert », 2015
288 pages
21 €

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