Terres promises de Urbano Tavares Rodrigues

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Avant la découverte des terres nouvelles

Terres promises est un roman de 86 pages dans lequel l’auteur met en scène Vasco de Gama avant sa découverte de la route des Indes. Il campe ici le décor, « prépare » ce futur grand navigateur et explique les motivations de ce dernier. En sommes, il brosse et analyse le portrait de Vasco de Gama dans un style extrêmement précis où chaque mot prépare la fin du récit et l’imminent destin de ce futur vice-roi des Indes.

Le roman débute en cette année de grâce 1490. Vasco de Gama, un noble tombé en disgrâce à cause des manoeuvres politiques de son père et de son frère, est invité par le roi du Portugal aux noces du jeune D. Afonso et de la princesse D. Isabel, la fille des Rois catholiques :

 » (…) la petite escorte de Vasco de Gama se dirige vers Evora, où va sous peu commencer la grande fête des noces de l’infant D. Afonso avec Isabel de Castille, fille des Rois Catholiques. »

Ce grand voyage à cheval est aussi un prétexte à l’auteur pour mettre en exergue non seulement la personnalité de Vasco de Gama (contrebalancée ici par celle de son ami et confident D. Luis de Mendonça) mais aussi la situation économique et sociale du Royaume du Portugal à l’aube du nouveau siècle. La traversée des deux amis se rendant aux noces royales donne à voir deux personnalités différentes. L’une est diurne. C’est celle de D. Luis Mendonça. Par ses réflexions sur l’inégale répartition des richesses dans le royaume et ses critiques acerbes sur la société féodale reposant sur le système des trois ordres, le place parmi des penseurs de la Renaissance. Plus encore, son refus de l’esclavage et du traitement inhumain que l’Europe réserve à ces populations  noires d’Afrique l’inscrit comme un précurseur des Lumières! Le lecteur retrouvera la même dénonciation chez Voltaire 3 siècles plus tard dans le chapitre XIX de Candide. Cet homme à bien des égards est en avance sur son temps. Personnage fictif, il pourrait bien être le porte-parole des convictions de l’auteur…

Vasco de Gama a ici un portrait bien à part. Son physique reflète déjà la force mentale et inébranlable de l’homme :

 » (…) Vasco, la collerette relevée même en voyage, a un pourpoint noir soutâché d’argent, des braies sévères elles aussi, et de hautes bottes souples, en peau de veau. Sa robuste corpulence, sans graisse superflue, compense sa taille moyenne. Et ses gestes sont toujours assurés ».

La sobriété du personnage, les habits sombres renvoient à une personnalité dépeinte ici comme complexe, labyrinthique et contradictoire. L’auteur en dit assez sur Vasco de Gama afin que le lecteur puisse savoir à qui il a à faire mais sans pour autant le saisir entièrement. L’homme est tourné vers un seul et unique but: découvrir d’autres mondes, révéler à l’univers ce qui est encore inconnu, dévoiler l’inimaginable.

« Je pressens que d’autres nefs, d’autres caravelles iront toujours plus loin sur la mer béante et que, par des nuits chaudes et étoilées, ils atteindront l’autre côté du monde. Et moi je veux être là, quand tout changera, pour voir les mâts illuminés dans de grands ports sonores, et les rois de ces peuplades à nos genoux, les mains pleines de présents. Je veux voir les monarques et les serviteurs, sur ces quais et sur ces places, nous attendre, en foules serrées, vêtus de soie, de brocart, de pépites d’or et de pierres précieuses. Nous entrerons alors dans une nouvelle dimension de la vie ».

Rêve de découverte effectivement mais aussi rêve d’asservissement comme il dira avec justesse un paysan à la barbe de Vasco de Gama:

 » N’importe qui aujourd’hui vole pour trois liards, ou abandonne le bétail et les labours de ses nobles maîtres pour courir après le mirage de l’or et de l’ivoire, sur ces navires qui veulent gagner les terres d’Afrique; les autres, on vient les chercher contre leur gré… »

Cependant, cette chevauchée met en exergue le rêve mais aussi la cruelle réalité. La traversée des terres d’Alentejo est une façon pour Urbano Tavares Rodrigues de lever la voile des illusions et montrer un monde entré dans sa décadence. En effet, les deux compagnons rencontrent successivement la maladie, la misère et les injustices au travers des personnages de lépreux, de bergers affamés, des bandits de grands chemins et des villageois terrorisés.

Terres promises est magnifiquement écrit. C’est surtout un texte descriptif où chaque détail compte et concoure à donner sens à l’ensemble. L’analyse des personnages quant à leur psychologie est d’une précision mêlant le subtil à la poésie. La mort est omniprésente quand bien même on célèbre la vie. Il y a du tragique mais il y a aussi du baroque dans cette tragédie. C’est un roman magnifique, beau comme un diamant noir. Eclatant dans son architecture claire obscure. Il est proche de la tradition picaresque et semble être le précurseur de Jacques le fataliste.

NB: Sur le thème de la découverte des terres nouvelles, Le monde de tran a une affectueuse pensée pour Hermione qui lève l’ancre aujourd’hui vers les Amériques…

OLYMPUS DIGITAL CAMERAChantier d’Hermione dans l’arsenal de Rochefort, 2008
Photo personnelle


Traduit du portugais par Marie – Hélène Piwnik
Editions de la Différence, 2000
96 pages
12,20 €

 

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