Le principe de Jérôme Ferrari

9782330048716
Dialogue avec l’absent

Pour les lecteurs assidus de la prose de Jérôme Ferrari, le sujet de l’intrigue constitue la clé de voûte de ses romans ainsi que la structure narrative souvent à la première personne.

Dans Le principe, Jérôme Ferrari se penche sur la personnalité et le travail du scientifique allemand Werner Heisenberg. Né en 1901, ce dernier a réalisé des bonds considérables dans la compréhension de la physique quantique puisqu’il a établi le principe de l’incertitude. Celle-ci décrit la trajectoire des particules en rapport avec la position et la vitesse de leurs mouvements. C’est sur ce principe, qui a valu à son auteur le prix Nobel en 1932, que Jérôme Ferrari campe son récit bref mais concis :

« (…) d’après le principe d’incertitude de Heisenberg, en physique quantique, on ne peut pas connaître en même temps la position et la vitesse d’une particule élémentaire (… ) La vitesse et la position d’une particule élémentaire sont liées de telle sorte que toute précision dans la mesure de l’une entraine une indétermination, proportionnelle et parfaitement quantifiable, dans la mesure de l’autre. Si nous choisissons de déterminer exactement la position, notre ignorance de la vitesse devient littéralement infinie –ce qui ne signifie pas que nous la connaissons pas mais plutôt que le concept de vitesse est alors dépourvu de sens précis. Si nous déterminons la vitesse, c’est la position qui devient floue, comme si l’électron s’étalait dans l’espace pour l’emplir tout entier, jusque dans ses moindres recoins. »

Le roman de Jérôme Ferrari n’entend pas étaler un exposé de 161 pages sur la vulgarisation de ce principe complexe. Il met en exergue la personnalité de son auteur, le scientifique Werner Heisenberg. Comme dans son illustre récit Où j’ai laissé mon âme publié en 2010 par les mêmes éditeurs, Actes sud, l’écrivain tente d’approcher au plus près de la complexité de Werner Heisenberg. Le public sait que ce scientifique a choisi de rester en Allemagne nazie et a contribué à développer la bombe atomique pendant la Seconde Guerre Mondiale. Cependant, l’homme a toujours été grave et refuse le Reich considéré par lui comme une abjection. Alors, pourquoi a-t-il « collaboré » ? Pourquoi a-t-il accepté de « travailler » pour le Reich ? Pourquoi enfin n’a-t-il pas fui comme ses compagnons? Car rester signifie tout simplement accepter les compromis et rendre des comptes plus tard au reste de l’humanité.

«  Vous aviez envisagé de démissionner et, plutôt que de voir l’irréalité gangréner le monde tout entier, comme cela devait finalement arriver en ce matin de janvier 1937, au coin d’une rue de Leipzig, vous ne cessiez de vous demander s’il ne vous faudrait pas partir vous aussi, comme l’avait fait Schrödinger, afin que votre présence ne cautionne pas une infamie (…) »

L’opprobre sera jeté sur son nom. Jérôme Ferrari accompagne Werner Heisenberg jusqu’au bout et note avec minutie sa réaction face à son arrestation. Et c’est peut-être dans la description minutieuse des attitudes et paroles de son personnage que Jérôme Ferrari met en lumière, avec brio, toute l’ambiguïté du scientifique.

Le principe est écrit comme un dialogue avec l’absent. Le narrateur dont l’identité ne sera connue qu’à la fin du récit, dialogue avec un scientifique déjà disparu. Ce va-et-vient incessant entre un JE et un VOUS permet au narrateur d’extirper une humiliation infligée indirectement par l’auteur et qui a constitué une blessure narcissique mais aussi de mettre en parallèle leurs deux vie chaotique faites de drames et de choix :

« Vous aimiez aussi tout ce qui m’est étranger, tout ce que je ne comprends pas, et cela aurait dû me suffire pour vous détester, même si le jeune homme dans lequel je dois bien accepter de me reconnaître ignore encore, en cette journée de juin 1989, l’ampleur de l’humiliation qu’il va bientôt subir à cause de vous, alors qu’il attend qu’on l’appelle pour passer son dernier examen oral de fin d’année. »

Le principe est un roman magistral. Il est bref mais d’une concision chirurgicale. Il s’apparente à une démonstration mathématique prenant en compte les hypothèses et les observations afin que la conclusion de l’expérience soit infaillible dans son argumentation. Mais voilà : la littérature fait partie des sciences humaines. Il ne s’agit pas d’une science exacte. La littérature prend en compte le facteur humain et donc son imprévisibilité. Elle créé par essence une marge d’erreur et c’est pour cela qu’elle est intéressante.

Par conséquent, la vie et l’œuvre de Werner Heisenberg ne traduisent-elles pas le principe même de l’incertitude puisque la subtilité du roman est de laisser en fin de compte échapper le mystère Heisenberg. Il existe mille vérités sur l’acte d’Heisenberg, l’auteur a choisi de « narrer » l’une des versions possibles…


Editeur : Actes Sud, 2015
161 pages
16,50 €

Publicités
Cet article a été publié dans Littérature française. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Le principe de Jérôme Ferrari

  1. Lili dit :

    J’ai entendu beaucoup de bien de ce roman et j’avais adoré « Un dieu un animal ». Forcément, je note !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s