Amours en marge de Yoko Ogawa

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Chronique d’Abigail

Yoko Ogawa nimbe Amours en marge de l’aura poétique qui représente sa marque de fabrique. Fidèle à ce fil d’Ariane qu’elle tisse et retisse d’un roman à l’autre, l’auteure japonaise saisit avec une déconcertante subtilité des fragments épars de l’environnement qui nous entoure.
Nul mouvement, nul fracas dans l’univers de Yoko Ogawa, mais une permanente et subtile flottaison des êtres et des choses. la concision de son récit, l’exigence qui préside au choix de ses mots, assimile son oeuvre au travail d’un miniaturiste.
L’acuité de ce qu’elle décrit se dédouble à travers une certaine briéveté de la forme. La romancière saisit ce point ténu d’une seconde, d’un changement de temps, d’une variation dans la course des nuages, de l’ évaporation de l’eau. Elle se montre fidèle à la précision qui se trahit à chaque ouvrage.
Mais, au dela de cet équilibre minimaliste, de ce soin apporté à la perfection formelle, ce qui frappe dans Amours en marge c’est sa troublante atmosphère, la réitération du thème de la mémoire figée, du temps. Des séquences suspendues viennent et reviennent, créant en filigrane une petite musique obsédante. C’est cet air de violon répété à l’envi par cet ami d’enfance, premier amour, que l’héroine ne cesse de revoir tant en rêve qu’en pensées.
Ce qui court aussi, dans les pages, c’est la récurrence de la solitude des êtres. Cet isolement est celui de la jeune femme délaissée par un mari infidèle ( cela aussi s’avère un motif récurrent dans l’oeuvre de la romancière). Ce détachement de l’autre marque une rupture dans l’écoulement du temps et la fulgurance des intuitions. Il amène aussi un recentrement sur l’intériorité. cela ne se traduit pas forcément par une analyse psychologisante, mais plutôt par une perception morcelée, un envahissement par des sensations, d’abord infimes, et qui finissent par occuper toute la place. Ici, les oreilles d e l’héroine, qui bourdonnent, deviennent des entités à part entière.
De même, la fixation, toujours par la personnage pricipale, sur les doigts de Y, le sténographe, a un caractère quasi fétichiste.
Yoko Ogawa dépeint, dans un huis clos hivernal,  la capture de la mémoire de la jeune femme à travers les mystérieux signes à l’encre bleue tracées par le sténographe. On assiste à la plongée dans le souvenir, à une superposition surréaliste d’images familières, d’objets déclencheurs de mémoire; ainsi du cornet acoustique de Beethoven.
Yoko Ogawa saisit des bribes, retranscrit par des objets hétéroclites une perception oubliée, une seconde surgie du passé, retrouvée, puis reperdue. Ainsi de ce très beau passage où les personnages, emprisonnés par une tempête de neige, font la visite d’un étrange musée surgi de nulle part.
Ce roman baigne son lecteur dans son atmosphère ouatée de neige, dans cette suspension aérienne de la mémoire, du souvenir cristallisé. Il doit accompagner le tracé des signes du sténographe pour parvenir au dénouement de ce huis clos, hors du temps.
Mais ce sténographe existe-t-il vraiment? Ou a-t-il surgi des souvenirs de la narratrice?
Et le violon qui bourdonne dans les tympans de l’héroïne se taira-t-il finalement?


Traduit du Japonais par Rose – Marie Makino – Fayolle
Actes Sud, Coll. »Babel », 2009
190 pages
6,50 Euros

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