Triptyque Libyen. De Alessandro Spina

Qui est l’auteur?

Alessandro Spina est un écrivain italien d’origine syrienne. Il est né en 1927 et a vécu dans la Libye coloniale puis indépendante. Cette période historique troublée a permis à l’auteur de se pencher sur des événements marquants pour façonner ses romans. L’œuvre de cet auteur est constituée de romans et de nouvelles. Il a reçu des nombreux prix littéraires italiens. Reconnu comme un grand écrivain dans son pays, il vit retiré près de Brescia. Triptyque libyen est publié chez L’Âge d’Homme en 2013. Cette maison d’édition a aussi publié les ouvrages de Gérard Genot, traducteur de ce présent ouvrage et écrivain.

 9782825142653

Une fresque historique en trois panneaux

Triptyque Libyen est un récit composé de trois nouvelles. La première est la plus longue. Elle s’intitule « Le jeune maronite ». Elle constitue en quelque sorte la trame principale du récit. Il s’agit de l’histoire d’un jeune arabe chrétien et les péripéties de sa vie pris dans le tourbillon de l’histoire libyenne ainsi que ses rencontres avec des personnages secondaires qui tissent et impulsent une dynamique à l’histoire. Les deux nouvelles suivantes, « Les noces d’Omar » et « Le visiteur nocturne » mettent l’accent non seulement sur le regard occidental et en particulier italien sur les autochtones pendant la période coloniale mais aussi sur les tensions et crispations de la part des libyens en réaction à l’administration coloniale et ses répressions.

En effet, la nouvelle «Le jeune maronite » fait pénétrer le lecteur au cœur de l’intrigue qui alterne discours historiques et récit de fiction qui lui-même est composé de différents genres allant du théâtre à la prose déclamée sans oublier le romanesque. C’est peut-être cela qui confère à cet ouvrage une certaine lourdeur et un arrière goût de littérature décadente du 19ème siècle. Cependant l’ensemble est solidement construit. Le lecteur suit avec attention l’évolution d’un des personnages, le capitaine Martello qui par son attitude, oscille entre répulsion et fascination pour cette terre étrangère qu’est la Libye. Sa prise de conscience et son tiraillement révèlent un malaise profond. Sans cautionner le système colonial italien et le traitement désastreux envers les « indigènes », il accomplit consciencieusement son travail jusqu’à sa disparition finale peut-être happé par sa culpabilité et la honte d’avoir été l’instrument de cette entreprise coloniale. Le général Delle Stelle le décrit comme un être complexe, tortueux :

« Martello se sentait séparé des autres, nos turbulents sujets colonisés, par lesquels il ne serait jamais reçu, et il ne pouvait accepter –on n’est pas un personnage si on ne pose pas ses conditions ! –la solitude du maître, du puissant. (…) Comme un joueur qui double sa mise à chaque coup, il est passé d’un intérêt condescendant à l’inquiétude, et, tombant dans la spirale du sentiment de culpabilité, il a fini crucifié au mur du désespoir. »

L’intrigue insiste donc sur la confrontation à l’autre aussi bien pour le colon que pour le colonisé. Ainsi, l’histoire de Semereth et sa trajectoire de vie mettent-elles le capitaine face à ses responsabilités.

Dans les deux autres nouvelles, le questionnement des personnages et à travers eux, l’écrivain même porte plus sur la préservation de la culture et de l’identité des autochtones face à la déferlante de la puissance italienne. Les contradictions d’Omar, les questionnements du Sheikh Hassan sont le prolongement des malheurs de Semereth déjà présent dans « Le jeune maronite ». Il s’agit ici de mettre en exergue la culture tribale, clanique qui suscite chez les colons un sentiment de réserve et d’effroi.

Cette question de l’altérité radicale et la confrontation l’Autre est la clé de voûte de l’œuvre d’Alessandro Spina. Le roman s’ouvre sur le discours d’annexion de la Libye par l’Italie présentée comme une mission civilisatrice pour ensuite continuer sur la Première Guerre Mondiale et s’achever dans les tumultes de l’Histoire avec l’arrivée du Duce au pouvoir.

Triptyque Libyen est une fresque historique retraçant l’histoire de l’Italie de la première moitié du 20ème siècle. C’est aussi un plaidoyer contre le colonialisme qui ne peut aboutir qu’à une forme de sclérose et de déconfiture pour la nation qui l’entreprend. Ce qui est exalté en 1911 par des politiques devient une chimère en 1915. Arrivé à la page 139, le lecteur lit ceci :

« L’opération coloniale, entreprise à si grand fracas en 1911 comme couronnement des célébrations de l’Unité italienne, était en 1915 une plaie qui puait. »


Traduit de l’Italien par Gérard Genot. Publié par les Editions L’Âge d’Homme, 2013. 262p. 19€

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