Le revenant de Yigit Bener

9782330048303

Une autre vie est-elle possible?

Le narrateur est un étrange personnage. En effet, il vit une aventure plus qu’insolite : il est un revenant. Du moins, il se qualifie comme tel. Décédé depuis longtemps, il revient à la vie et retourne dans sa ville natale, Ankara. Il retrouve là ses vieux parents et son meilleur ami, Bedri, médecin. Les débuts sont déroutants car la surprise est à la mesure de cet événement surnaturel :

« Ils étaient évidemment sidérés de me revoir –tous mes proches, ma famille… Comme s’ils avaient vu un fantôme ! »

Puis peu à peu le revenant se sent étranger à sa ville et à sa famille. Il revient dans une ville, dans un pays qui a changé. L’adaptation n’est pas une affaire facile.

« (…) le « changement » n’étais plus une question de choix. M’être retrouvé dans l’autre monde avait déjà été un bouleversement radical, et mon retour l’avait porté à son paroxysme. J’avais cru qu’en revenant je pourrais remettre de l’ordre, réparer les choses, rattraper les heures et recommencer là où je m’étais arrêté. Terrible erreur ! »

Alors que faire ? Devant le sentiment d’étrangeté et de solitude, le narrateur décide de quitter Ankara pour s’installer à Istanbul. Mais si seulement, tout était aussi simple…

Le revenant est le dernier opus de l’écrivain turc Yigit Bener. Il prend une place à part dans la réflexion de cet auteur. En effet, loin d’une intrigue aux accents fantastiques dignes des auteurs européens du 19ème siècle, Yigit Bener dote son roman d’une tonalité ultra réaliste. Son aspiration est de mettre en exergue par la voix de son narrateur ou alter ego les changements que subissent la Turquie et notamment ses deux plus grandes villes Ankara et Istanbul. Par l’intermédiaire du narrateur, son double, l’écrivain avance masqué pour mieux critiquer son siècle. Il aborde librement les thématiques sociétales telles que la montée du fanatisme religieux, l’oppression des femmes, le poids de la norme comme par exemple l’institution du mariage et la maternité, le tout économique tuant insidieusement l’innovation et l’héritage du passé. La finesse des propos, la revendication d’une identité turque tout en intégrant dans son mode de vie la modernité donnent au roman de notre auteur un caractère pamphlétaire aux notes voltairiennes.

Plus encore, le narrateur se cherche, tâtonne. Il veut retrouver sa place dans cette société qu’il ne comprend plus. Si ce personnage peut être considéré comme le double de l’auteur, il représente aussi peut-être la génération actuelle qui, hésitante, cherche le meilleur chemin pour opérer la métamorphose de la Turquie et son rayonnement à l’aube du 21ème siècle. En effet, fin lettré et engagé comme l’a été sa famille, Yigit Bener espère que la Turquie saura opérer un changement alliant tradition et modernité. Il réfute le système économique actuel qui saccage et pervertit les grands potentiels du pays. Cependant, comme il l’a lui-même confié à la Bibliothèque Multimédia de la ville de Limoges lors de son passage, Le revenant s’intéresse aussi à la question métaphysique de la vie et de la mort. Le roman traite aussi de l’exil et de la psychologie de l’exilé qui se sent en perpétuel déphasage avec son environnement. Qui mieux que l’auteur pour en parler puisque lui-même a été contraint à l’exil après le coup d’Etat de 1980 et n’a pu revoir son pays qu’après 1990 ?

En conclusion, Le revenant est un roman où la question de l’altérité est traitée avec subtilité et finesse. Le lecteur est vite aspiré dans cette spirale narrative où l’humour et les situations cocasses confèrent un dynamisme original au récit.

Au moment de refermer le récit, le lecteur ne peut s’empêcher de souligner un passage dans lequel l’auteur évoque sa ville Istanbul en ces termes :

« On dit de Paris qu’elle est « la ville des lumières ». Quant à New York, l’un de mes amis écrivains l’a baptisée « la ville qui est debout ». Si on me l’avait demandé, pour décrire Istanbul j’aurais choisi l’expression métaphorique de « ville pieuvre » : une ville – continent démesurée qui peut changer de couleur et se camoufler en projetant de l’encre, un monstre inquiétant agrippé à un bout de terre fendu en son milieu et coincé entre deux mers, qui répand ses tentacules dans toutes les directions enserrant avec force monts et vaux, dont la bouche en forme de bec réduit en charpie et broie menu tous les êtres qu’il croise sur son chemin, qui n’a ni début ni fin… »


Roman traduit du turc par Célin Vuraler
Editeurs : Actes Sud, 2015
346 pages
23 €

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