Reproduction de Bernardo Carvalho

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Roi de la Toile, Crétin du Monde

Tout ne se passe pas comme prévu pour le narrateur, l’étudiant de chinois. Alors qu’il s’apprête à s’envoler pour la Chine afin de perfectionner son chinois, notre étudiant se retrouve nez à nez avec son ancienne professeure de chinois :

« Ce qui se passe à l’aéroport est vraiment très étrange. Quand l’étudiant de chinois pénètre dans la salle d’embarquement, la professeur qu’il n’a pas vue depuis deux ans se trouve déjà dans la queue pour l’enregistrement et elle tient par la main une fillette d’environ cinq ans, chinoise comme elle. »

Notre étudiant l’accoste et lui parle avant qu’elle ne lui soit arrachée de force par un homme peu recommandable. En vérité, la jeune femme est soupçonnée d’être une mule pour les trafiquants de drogue. Pour l’avoir approchée, l’étudiant est arrêté. Dans la salle d’interrogatoire, notre homme se révèle. Par son discours décousu et sans logique, il se révèle sous l’œil médusé du policier et du lecteur être un prototype, une espèce d’homme moderne pétri par la « science » Wikipédia et le flux incessant des réseaux sociaux.

Ainsi, il justifie son intérêt pour le mandarin comme un moyen de se protéger et de se prémunir contre la colonisation prochaine du Brésil par la Chine :

« Pourquoi je me suis mis à apprendre le chinois ? C’est la langue du futur. (…) Un jour, tout le monde ne parlera et ne comprendra plus que le chinois. Vous pouvez l’écrire. Même tout ça ici entre nous, cet interrogatoire, devra se faire en chinois. Et alors, celui qui ne parlera pas chinois sera dans la merde. Vous avez déjà réfléchi à ça ? Moi, je n’ai pas envie d’être dans la merde. Personne n’en a envie. »

A la crainte devant la mondialisation frisant la paranoïa, notre personnage enfonce le clou : ses propos pour la plupart inspirés de Wikipédia et des réseaux sociaux sont teintés de lieux communs et de racisme. L’homme illustre à lui seul le modèle parfait du pseudo intellectuel confondant le savoir et l’information, les rumeurs et l’analyse objective des événements. Il est l’archétype de l’anti. Il est anti gros, il est anti musulman. Il est antisémite et adepte des théories du complot en tout genre :

« Vous avez lu la dernière déclaration du vice-président de l’Iran ? Vous ne l’avez pas lue ? Eh bien, vous devriez le faire. Vous ne lisez pas les journaux ? Ici, il n’y a pas le wifi ? (…) Il a dit que le Talmud est coupable du trafic de stupéfiants. Ce sont eux qui contrôlent le trafic de stupéfiants. Les sionistes. (…) Comprenez, je n’ai rien à voir avec ça. C’est le vice-président de l’Iran. Je ne fais que répéter ce que j’ai lu. Ce sont ses arguments à lui. C’est dans les journaux, dans les revues, sur Internet. »

Non content de dépiter des inepties et des absurdités, notre protagoniste clame ses droits. Mais au lieu de demander l’assistance d’un avocat, il pérore sur son droit à avoir un ordinateur afin d’avertir ses « amis » sur Facebook. C’est qu’il a de la visibilité sur la Toile ! C’est qu’il a aussi de l’influence sur la marche de l’Histoire !

« Je vais écrire. J’écris toujours dans le courrier des lecteurs. J’ai aussi un blog. Je suis sur Facebook. J’ai des opinions très arrêtées. Et des followers. L’adresse est facile. Vous ne la voulez pas ? (…) J’ai des milliers d’amis et de followers. Un de plus, un de moins, ça m’est égal. Mais je vais quand même donner mon opinion. C’est mon droit de citoyen… »

Cependant la vraie vie continue et le lecteur apprend aussi la complexité des liens entre les personnages. L’inspecteur de police n’est pas épargné par l’onde de choc de cette affaire qui semble pourtant si simple…

On connaît le talent de l’auteur aux Initiales publié en France en 2002 puis du fameux récit Ta mère, paru en 2010. Avec Reproduction, Bernardo Carvalho nous revient très en forme. Il met en exergue ce que notre siècle a enfanté de pire : l’homme – perroquet, l’homme –singe qui reproduit les sons et images qu’il ingurgite jour et nuit. Confondant le brouhaha du monde avec l’analyse raisonnée du monde, l’étudiant chinois régurgite la somme de sottises véhiculées par la toile.

Bernardo Carvalho dénonce ici l’absence de réflexion et de profondeur quasi générale d’une caste d’ignorants donnant la primauté au narcissisme éhonté et aux « likes » sans prendre le temps de réfléchir et de se connecter au vrai lien social. D’ailleurs, le choix de la forme narrative du monologue confère du dynamisme au récit en soulignant combien l’ardeur du jeune homme frise le ridicule et le pathétique.

Oui. Il est sans conteste que le récit de Bernardo Carvalho est un pur joyau littéraire de cette année. Il conjugue l’humour corrosif à la dénonciation sarcastique de ses contemporains victimes du Web. Il montre par son rire distancié le danger de la rencontre entre l’ignorance crasse et la haute technologie.


Traduit du brésilien par Geneviève Leibrich
Editions Métailié, 2015
199 pages
18€

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