Un général à la retraite de Nguyen Huy Thiêp

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Nguyen Huy Thiêp est né à Hanôi en 1950. Il a été membre du Parti communiste. Cependant, comme d’autres dissidents de son pays, il a été très tôt heurté par le mensonge du régime. En 1988, il publie officiellement Un général à la retraite afin de dénoncer le non sens et l’absurdité de l’après indépendance et de la réunification du pays. Du point de vue politique et géopolitique, Nguyen Huy Thiêp est d’accord pour l’indépendance du Viet Nam qu’il voit comme une légitimité. Mais sur le plan de la gestion de l’Etat et de la dictature communiste, il voit un abus de pouvoir et un barrage au progrès dans le sens éthique et moral du pays. Décrié par le régime, son œuvre est tout simplement interdite encore de nos jours. Il est emprisonné, en résidence surveillée, relâché et emprisonné de nouveau. Le gouvernement n’ose pas attenter à sa vie car il a le soutien de la communauté internationale (notamment la France et les Etats-Unis) mais surtout celui de son peuple. Il écrit toujours. Lorsqu’il sort de prison, il s’occupe du restaurant de sa femme, lieu qu’il appelle « les oreilles aux carrefours de la ville ». On n’en dit pas plus. Les dernières nouvelles le concernant ne sont pas très bonnes : après la sortie de son ouvrage Amour, Crime et Châtiment, il lui a été interdit de sortir du pays. Son voyage en France en 2012 a été annulé. Nguyen Huy Thiêp est de nouveau maintenu en résidence surveillée. Son lectorat peine à trouver des informations concernant les conditions de sa détention.
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Littérature dissidente

Un général à la retraite est un recueil qui renferme quatre nouvelles de longueur inégale. La dernière goutte de sang s’apparente à un roman par son exceptionnelle longueur. L’arbre généalogique de la famille Pham et la destinée de ses membres trouvent écho dans une certaine mesure dans la tragique destinée des Atrides. Les autres nouvelles constituent ce qu’on pourrait appeler un rapport d’autopsie de la société vietnamienne d’après guerre, après la pacification, les purges et durant les années de dictature. Une nouvelle, cependant, émerge. Par son contenu, par sa structure narrative alliant la tradition littéraire classique vietnamienne et celle ultra réaliste, par sa tonalité ironique et sarcastique, la nouvelle Un général à la retraite apparaît à un moment propice de l’Histoire du Viêtnam (1987) et contribue à sa façon à l’implosion du régime et la préparation de la Glasnost vietnamienne.

La nouvelle s’ouvre sur les intentions et les motivations du narrateur d’écrire l’histoire du général, son défunt père.

« En écrivant ces lignes, j’ai éveillé chez quelques amis des émotions que le temps avait effacées et j’ai profané la tombe silencieuse de mon père. J’ai dû agir ainsi et je prie le lecteur –ne serait-ce qu’au nom des sentiments qui m’ont poussé à écrire – de pardonner à ma plume malhabile, mon souci étant avant tout la défense de la mémoire de mon père. »

Les lecteurs vont donc faire la connaissance avec le général. Celui-ci constitue une figure lointaine pour son fils qui ne l’a jamais vu. Et pour cause: le général a rejoint très tôt le maquis et a toujours été à la guerre : « J’ai grandi sans rien savoir de mon père. Je suppose que ma mère ne le connaissait pas davantage. Toute sa vie était consacrée aux armes et à la guerre ».

Cependant, le voilà de retour à la maison et pour longtemps. En effet, la guerre étant finie, l’homme prend sa retraite et rentre chez lui auprès des siens. « Quand il eut soixante-dix ans mon père prit sa retraite. Il avait alors le grade de général.

Mais ce retour sera un échec cuisant pour l’homme de guerre, lui qui est « l’image même de l’honneur et de la fierté. ». En effet, le général observe, analyse et émet sa sentence: il ne comprend plus son monde ni ses turpitudes. A la mort de sa femme âgée et malade, il prend congé des siens et repart au front. Le narrateur, un homme faible et aux ordres de sa femme, comprend la souffrance du père mais laisse faire. Il apprendra quelque temps plus tard la mort de son père.

Lorsque la nouvelle apparaît dans la revue vietnamienne Van Ngê en 1988, ce fut la consternation. Et pour cause ! Cette nouvelle, d’une écriture dense et d’une portée dramatique inouïe, est comme un coup de poing au régime de dictature communiste en place. La nouvelle dépeint l’absurdité d’un combat pour gagner la « liberté ». Mais quelle liberté? Le vieux général, forgé par ses idéaux, a combattu dans toutes les guerres. Il est une figure de l’Histoire. Mais il est aussi la figure de l’ancêtre vénéré. C’est ce que le début de la nouvelle nous laisse penser. Mais seulement le début. En effet, très vite derrière l’euphémisme se cache un conflit sourd entre le père (le général) et son fils sans parler de la bru qui est vue ici comme un rapace. Les médailles du général ne comptent plus car le pays traverse une période de turbulences économiques et de bouleversement sociétale. Le général, à la retraite, revient dans sa famille mais ne parvient en aucun cas à s’adapter à cette nouvelle vie. Il regarde avec douleur le non sens de son sacrifice au travers les actes de sa belle-fille. Celle-ci, gynécologue, revient à la maison avec les fœtus avortés. Elle les sort soigneusement de son bocal et les jette comme nourriture pour ses cochons et ses chiens. Le beau père sanglote à la vue de l’horreur : »Enfin quoi! Tout çà pour en arriver là?! ». Le seul personnage qu’affectionne le général est une jeune femme simple esprit. On peut ici faire une liaison avec la figure de l’idiot chère à la littérature russe (Dostoïevski, Solsénitjine) symbolisant l’authentique et une certaine préservation face au carnage. Il repart et meurt à la guerre. A ce moment de la nouvelle, le général est hors champ, et hors narration. Le front ici est un espace aux contours flous et imprécis parce que hors monde, hors existence. La mort du père c’est aussi la mort des idéaux, c’est le deuil d’une certaine Révolution.

La problématique de Nguyen Huy Thiêp est centrée sur cette seule réflexion: entre un passé révolu et le futur introuvable (on est encore loin de A nos Vingt ans), il y a ces vérités intolérables qui émergent, libérées de l’aphasie et de l’amnésie communautaires. Ainsi trouve-t-on la folie, l’abus, l’humiliation et l’aliénation des êtres. L’Histoire n’est plus au temps des héros. De toute façon, lorsqu’il revient dans sa terre, personne n’est là pour chanter ses exploits. Sa femme qui est censée être un témoin direct de la Révolution de son époux est devenue sénile. Les aînés n’ont plus rien à apprendre. Ils bégaient comme l’Histoire elle-même. L’heure est déjà aux affaires, aux calculs et aux trésors. D’ailleurs la nouvelle évoque un trésor perdu par un pirate en un temps immémorial. Ce trésor serait au fond du jardin des protagonistes. Et ceux-ci creusent. Ils ne trouveront que des débris d’un vulgaire pot en céramique. Le même thème « du trésor perdu » est évoqué dans son œuvre, Un cœur de tigre. Le trésor est ici éventré comme le mythe ou l’espérance. Le monde de Thiêp est un monde d’un réalisme saisissant et cruel. Il fait une peinture de mœurs de la société vietnamienne en pleine transition. Cette nouvelle est une fresque qui révèle sous les apparences écaillées du quotidien, la gangrène du Mal, l’effondrement des valeurs, la débâcle d’un système. On peut alors y voir une suite logique avec A nos vingt ans.


Traduit du Viêtnamien par Kim Lefèvre
Editeurs : l’Aube, Collection de Poche, 1994
163 pages
7,47 €

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