La maison – guerre de Marie Sizun

arton964
Chronique d’Abigail

C’est le récit d’une patiente introspection, au cours de laquelle la narratrice entreprend un retour en pays d’enfance.
Au coeur de ce territoire, un lieu domine, également partagé entre le fantasme et le réel; c’est une maison. Pas n’importe quelle maison; la Maison-Guerre. Ainsi la nomme et la crée l’enfant Marie, la narratrice qui s’adresse à elle-même en utilisant ce tutoiement des allers retours entre passé et présent, ce tutoiement de l’analyse.
En premier lieu, et d’une façon évidente, l’enfant baptise ainsi la demeure parce que c’est là que sa mère l’envoie trouver refuge, afin de la mettre à l’abri des menaces de la guerre et d’une autre menace qui n’est pas explicitée, ne le sera jamais et que Marie ignore encore.
Ensuite, parce que d’une manière poétique et paradoxale, la maison abri s’accole à ce qui justifie le lien avec elle; la guerre. Cette notion de paradoxe court en filigrane tout au long de ce très beau texte.
Parce qu’il y est question de mémoire et de filiation, d’absence et de retour, de mort et de vie, de la façon dont la joie se révèle malgré et à cause du pire.
La Maison-Guerre, pour la petite Marie et, ensuite, l’adulte en devenir, c’est l’espace de la confrontation entre le silence des vieilles personnes qui l’entourent, gardiens d’une vérité voilée, Oncle Albert, Mathilde, la « très vieille dame », et le fracas d’une révélation qui se fait jour dans le for intérieur de la petite, en dépit des secrets.
C’est un lieu racine, un lieu ventre, qui s’implante dans la mémoire, qui demeure par delà son existence matérielle, et la disparition des êtres qui l’ont peuplée. Parce que c’est l’endroit de l’émergence d’une vérité.
Une vérité ancrée dans la filiation et son mystère, à travers les allées et venues, la présence tant désirée, puis l’absence jamais nommée et si obsédante de Véra, la mère.
Dans sa solitude, confrontée à l’isolement, Marie, qui ignore qu’en fait on la cache, explore aussi la magie d’un lieu où se déploient les changements de lumière, de couleurs, de saisons. Elle convoque le parfum des roses jaunes, le bruissement des feuilles de son ami le grand arbre auquel elle peut parler, les graviers que la petite fille fait amoureusement crisser sous ses pas. Elle a peur de l’ombre qui s’étend dans les grands couloirs des étages, ou de la béance obscure de la cave.
La Maison-Guerre s’incorpore au psychisme de Marie, de la même façon que la disparition dans les camps de Véra, cette mort abstraite jamais dite que, pourtant, l’enfant connaît avant même que des mots ne la formulent enfin.
Alors, à ce lieu se juxtapose la douleur en même temps que les plus grands moments de joie de la narratrice, l’attente et le deuil, la mort et la présence-absence tant désirée de Véra.
L’insaisissable Véra, l’absente s envahissante, si aimée se nimbe d’une aura lointaine. Celle des touts premiers âges perdus, des émerveillements de l’enfance.
Et quel lieu, quel autre lieu pourrait mieux que la Maison-Guerre, représenter cette fondation première de l’entrée au monde, à la vie?
Un roman poignant, beau et doux amer, teinté de mélancolie et, surtout, très difficile à quitter… Un peu comme un lieu qu’on aurait tant aimé…


Editeurs: Arléa, Coll « 1er/mille », 2015
267 pages
20 euros

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Un commentaire pour La maison – guerre de Marie Sizun

  1. jostein59 dit :

    Une auteure tout en finesse que j’aime lire de temps en temps. Le sujet est ici assez difficile.

    J'aime

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