Pas pleurer de Lydie Salvayre

9782021116199

Chronique d’Abigail

Pas pleurer! Etre courageuse, poings serrés, avancer.
Ainsi Montserrat, la jeune Montse, va vivre, au cours de l’année 36, le plus beau, le plus lumineux, le plus ensoleillé de tous les étés de sa vie. Et c’est cette parenthèse exceptionnelle que sa fille vient entendre, sur laquelle elle sera témoin.
C’est aussi ce thème de la mémoire qui tisse l’intrigue, ce retour à la source pour l’écrivaine, fille d’immigrés espagnols républicains, que l’on ne présente plus.
Roman de la mémoire, écrit à l’écoute et en hommage à celle dont, précisément, la mémoire s’effiloche, s’enfuit, trie et sélectionne, étrangement, à son gré ou à l’ombre de la maladie, parvenant tout de même à effacer quelques 70 années de vie pour ne retenir que ces mois d’éblouissement. Ces moments qui deviennent l’essence de Montse, sa colonne vertébrale.
Et, cependant, ce sont des événements tragiques qui donnent  corps à ce texte. Ceux de la guerre d’Espagne; celle vécue de l’intérieur par les humbles, ceux courbés sur la terre, selon cet ordre immobile, immuable qui condamne et assigne une place à chacun. Un ordre qui révolte, qui étouffe; voilà les plus jeunes qui s’éveillent, rêvent de liberté, d’auto gestion, d’un monde nouveau, qui serait une utopie juste, fraternelle… Ainsi de Jose, le frère de la jeune Montse.
Et il y a cette voix lucide, cette voix qui s’élève, qui va dénoncer les horreurs, l’alliance contre nature de l’Eglise et des bourreaux, du clergé et de Franco; celle de Bernanos. L’auteur cite cette figure chrétienne, sa courageuse dénonciation des Grands cimetières sous la lune face à ce massacre des paysans par les puissants cette indignation devant ces prélats qui bénissent et absolvent.
Il dit son effroi face à la lâcheté de l’Europe qui se détourne d’une Espagne entredéchirée. L’écrivaine y mêle ce langage propre à sa mère, inventé par elle, ces néologismes, ces créations si pleines d’humour et d’esprit.
Elle plonge le lecteur loin des stéréotypes historiques, au plus prés des nuances, de la complexité, et de la folie aussi, des idéologies qui se heurtent, des excès, des dérives, de tout le sang versé. Cette orgie de massacres, ces puissances extérieures transformant l’Espagne en laboratoire de leurs aveuglements politiques. Au milieu de cela, Montse devient témoin de l’Histoire, sa propre histoire arrimée à la grande.
Montse qui se révèle à elle-même lors de cet été 36. Qui gardera toujours cette promesse de liberté chevillée. La voilà qui, la débâcle venue, la botte de  la dictature sur sa nuque, marche, marche, avance, franchit la frontière avec tous ces milliers d’espagnols expatriés, parqués…
L’ouvrage, au dela de la richesses de sa matière historique, de la force des analyses de son auteure, capte son lecteur par cet hommage à la mère, l’histoire restituée de la figure maternelle, la construction d’un destin.  A cette Montse qui invente une langue, à cette femme qui livre à sa fille ces mois de vie. Qui eût besoin de tant de force pour rester vivante, tendue dans l’espoir et le souvenir mêlés de cet épisode qui fit basculer l’Espagne.
Ce texte, rempli de lumière, de soleil, traversé aussi et hanté par les tragédies, les menaces que toujours les hommes font peser sur d’autres hommes, nous retient à la fin, en une sympathie diffuse pour la petite Montse. Pour tous ceux, toujours, qui se dressent pour refuser, tendre aux autres le miroir de leurs rêves, celui d’un monde meilleur… Non, il n’est pas de vie anodines.


Editions du Seuil, 2014
279 pages
18,50 euros 

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