Vilnius Poker de Ricardas Gavelis

Vilnius_Poker
Homo Societicus vs Homo Lithuanicus

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture nous offrent ici un rare moment de lecture intense. En effet, dénicheur de romans d’exception et de perles, Monsieur Toussaint Louverture nous a habitués à une trouvaille sans pareille avec l’inédit de Ken Kesey, Si quelquefois j’ai comme une grande idée. Cette fois, la maison d’édition récidive en publiant pour la première fois en France dans une traduction précise l’une des œuvres du romancier lituanien, Ricardas Gavelis, Vilnius poker. œuvre controversée et polémique qui révolutionna la technique d’écriture et de dramaturgie à l’endroit de la littérature lituanienne. Mais de quoi s’agit-il ?

L’intrigue se concentre sur un personnage central, le pivot du roman, un certain Vytautas Vargalys. Ce dernier est un survivant des camps de concentration et du Goulag. Autant dire qu’il a vécu l’apogée de l’Histoire du XXème siècle en matière de barbarie. Cependant, revenu à Vilnius, il n’a rien oublié des tortures subies. Il devient archiviste dans la bibliothèque de la ville. Cependant, obsédé par le loup de fer, animal totémique de Vilnius et en lien direct avec le mythe de la fondation de la ville, il part à la recherche de son histoire en errant dans la vieille ville devenue pour lui une totale étrangère. Vytautas voit là une occasion pour mettre en exergue les méfaits du soviétisme. Il mentionne les mensonges et les propagandes de l’idéologie communiste qui prennent en otages les lituaniens.

Mais le lecteur est souvent interloqué car s’il semble prêter foi aux dires de Vytautas, il perçoit aussi une forme de paranoïa chez l’ex détenu du NKVD. En effet, dès les premières pages, le protagoniste est certain d’être suivi et espionné. Ceux-ci n’ont pas de visages précis. Ils sont désignés par le pronom personnel « Ils » ou par un étrange mot les kanuk’ai. Ils détiennent un pouvoir dangereux : celui d’entrer dans le corps et l’esprit des gens. Ils sondent les reins et le cœur et annihilent toute résistance, toute volonté, toute indépendance d’esprit chez les victimes :

« (…) Ils sont partout, dans tous les pays, dans tous les régimes. Ils ont toujours existé, Ils ont même régné quelquefois. (…) Ils n’ont pas le pouvoir de générer des catastrophes naturelles : par contre Ils peuvent anéantir ce qui nous est le plus cher, notre âme. C’est pourquoi Ils pénètrent le cerveau de chacun d’entre nous. Lorsqu’Ils ont réussi, Ils se retirent, sans qu’aucun péril les menace. Il ne leur reste alors plus qu’à attendre : les êtres kanuk’és se chargeront eux-mêmes de leur autodestruction »

Vytautas est donc un être insolite dont le discours oscille entre vérité et délire paranoïaque. Il est aussi un individu d’une rare violence qui lui vient certainement de son passé. Aussi lorsque sa maîtresse meurt assassinée, il est le premier à être arrêté. Il devient de par ses agissements le coupable idéal.

Mais le récit ne s’arrête pas là et le lecteur n’est pas à sa dernière surprise. Différentes voix vont intervenir et chacun y va de sa théorie sur l’auteur présumé du crime. Ricardas Gavelis joue avec nos nerfs et à chaque fois qu’il avance ses pions, il se métamorphose, il se dilue dans les paroles de témoins. Chaque version dément la précédente si bien que la vérité n’est nulle part. Ou bien se niche-t-elle dans les mots du dernier narrateur, personnage énigmatique, un fou ou un sage ? C’est au lecteur de le déterminer. Ricardas Gavelis jubile : il s’est joué de notre naïveté. Il a abusé de notre confiance car il a longtemps rompu avec le fil narratif traditionnel.

Vilnius poker est un roman millefeuille où s’entremêle différentes voix narratives dans le but de tromper le lecteur. Mais pas seulement. Ricardas Gavelis donne ici une place de choix à sa ville, Vilnius. Elle devient sous sa plume un personnage à part entière livré aux mains voraces de l’auteur. Vilnius Poker est aussi un roman dissident puisqu’il conceptualise et oppose deux natures intrinsèques l’homo sovieticus et l’homo lithuanicus.

« La moitié du monde sait ce qu’est un homo sovieticus (sauf l’homo sovieticus lui-même). Mais personne ne cherche à savoir ce qu’est un homo lithuanicus ou même un homo vilnensis. Ces espèces sont pourtant tout aussi importantes pour l’histoire de l’humanité que pour son avenir »

En conclusion, Vilnius poker est un roman complexe à l’écriture énergique et d’une densité rare. Sa crudité, sa violence par moment et l’exaltation du corps malmené, flétri confèrent une caractéristique quasi scientifique dans la description de l’humain. Le lecteur, habitué à la lecture d’auteurs vivant sous le joug du soviétisme ne pourra que rapprocher cette œuvre de celles d’un Soljenitsyne, ou d’une Agota Cristof ou encore d’un Nguyen Huy Thiêp. C’est une frappe chirurgicale. Le geste est précis. Le roman devient la carotide, la jugulaire de l’auteur. Les mots deviennent sang. Mais c’est aussi le rouge de la victoire. En 2002, son pays a gagné son indépendance et sa liberté mais Ricardas Gavelis a déjà payé le prix : il a succombé à « un arrêt cardiaque d’origine indéterminée » selon l’article de Jurate Cerskute « Les jeux de la déconstruction dans le corps de la ville/ dans la ville du corps »…
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Gavelis_Barysas_0            http://www.booksfromlithuania.lt/en/node/10363

Ricardas Gavelis est né en 1950 à Vilnius. En 1961, la famille Gavelis déménage et s’installe à Druskininkai. Après ses études secondaires, Ricardas Gavelis revient s’installer à Vilnius, ville qu’il a toujours affectionnée. Il y reste jusqu’à sa mort en 2002.

Ricardas Gavelis vient d’une famille de scientifiques. Lui même est un scientifique dont les recherches ont été reconnues notamment dans le domaine des conducteurs électriques. Cette parenthèse est importante car elle permet au lecteur de mieux comprendre l’aspect rugueux et clinique de son écriture marquée par un réalisme cru.

Vilnius Poker a été écrit durant la période de 1977 à 1981. Cependant, à cause de la censure, le roman n’a pu être publié qu’en 1989, année où son pays connaît de grand bouleversement politique et s’achemine vers l’Indépendance. Ce roman connaît un destin tout particulier. Il est tour à tour encensé car il rompt avec la tradition littéraire classique et controversé pour sa critique à l’endroit de Vilnius et par ricochet de la Lituanie.

Comprendre l’œuvre de Ricardas Gavelis c’est se rapprocher culturellement d’un pays souvent méconnu par l’Europe de l’Ouest. Il permet aussi d’extirper de l’ombre les écrits d’auteurs dissidents et d’apprécier la volonté et le travail de ces écrivains malgré les moments de doute, de découragement et de difficultés inhérents à l’Histoire.

« J’ai toujours écrit ce que j’ai voulu écrire, mais je n’ai publié que ce l’on m’a laissé publier. En 1978, on m’a fermé toutes les portes. Rien de ce que j’ai écrit après 1978 n’a été publié. Pas une seule ligne. Tout est resté enfermé dans mon tiroir. » (cf : « Les jeux de la déconstruction dans le corps de la ville/ dans la ville du corps.)


Traduit du Lituanien par Margarita Le Borgne
Editeurs : Monsieur Toussaint Louverture, 2015
541 pages
24 €

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