Le vent se lève de Tatsuo Hori

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Le roman du souffle

Le narrateur accompagne sa fiancée Setsuko à la montagne pour lui permettre de se reposer et de se soigner car la jeune femme est atteinte d’un mal qui la consume : la tuberculose. Isolés dans une chambre du sanatorium, le narrateur assiste au combat de Setsuko contre la maladie qui ne lui offre aucun répit. Chaque saison qui passe la précipite un peu plus dans les bras de la mort. Impuissant et fou d’amour, le narrateur observe le paysage qui change. Sa beauté et sa fugacité semblent guider le narrateur à saisir l’instant pour le vivre intensément. Grâce à la passion de Setsuko et au refus de la mort, ils parviennent à sublimer leur amour malgré le doute, la souffrance et la fin prochaine de la jeune femme…

Le roman est bref. Il est composé de 123 pages d’une très grande concision et d’une rare densité. La montée dramatique épouse le changement des saisons et la fuite du temps. Chaque seconde, chaque minute qui s’écoule devient irréversible. Elle emporte nos amants et les rapprochent inexorablement de la mort, de l’imminente séparation sans espoir de retour. Dès lors, les fugitifs instants de bonheurs sont des éclats de diamants ô combien précieux. Les amants en sursis s’en saisissent et les savourent dans la solitude « des grondements de la montagne ».

Tatsuo Hori donne ici un pur joyau de la littérature japonaise. Sa virtuosité d’écrivain réside dans le dosage subtil des mots. Tout est dans le suggéré. Aucune violence, aucune passion ni rage ne s’échappe pour devenir son. Et pourtant la tristesse déborde et la peur aussi. Mais aucune formulation ni requête. Les mots se forment mais meurent aux bords des lèvres. Il n’y a que le silence pour chasser le doute et pour témoigner de la tempête intérieure :

« Pourquoi donc, dis-moi…
Sans se relever, Setsuko se tourna vers moi et, me regardant avec un air suppliant, posa un doigt sur ses lèvres pour m’empêcher de continuer »

En effet, il faut lutter contre le temps et lui voler quelques secondes de tête à tête car « le vent se lève, il faut tenter de vivre ». Ainsi, la structure du roman épouse-t-elle cette fatalité en marche. Si le début ressemble à une structure narrative classique, cette narration cède vite la place à l’écriture du journal, plus aisée pour souligner le compte à rebours. Les dates, les heures sont inscrites et le narrateur scrute les changements dans la maladie de sa fiancée. Il met en exergue le rapprochement et l’intimité trouvés dans ce refuge alors que paradoxalement, ils s’acheminent vers la perte irrémédiable de l’être aimé.

Cependant, le lecteur appréciera particulièrement la dernière partie du roman où l’amant, le veuf inconsolable invective l’absente et dans ce simulacre de dialogue entre un « je » qui sombre et un « tu » qui n’existe plus, Tatsuo Hori livre ici les plus belles pages de la littérature sur les thématiques de la mémoire et du deuil.

« (…) dans cette parfaite solitude, et tandis que, retombant dans ma rêverie, je regardais fixement le cercle de lumière projeté par mon chalet, la pensée suivante me traversa l’esprit : « Le reflet de cette lumière n’est-il pas à l’image de ma vie ? La clarté qu’elle projette autour d’elle peut me sembler insignifiante, elle est peut-être, comme celle de mon chalet, beaucoup plus importante que je ne le soupçonne. Et, sans que j’en prenne jamais conscience, ce sont peut-être tous ces points lumineux qui me font vivre… »
Frappé par cette pensée, je m’attardai longuement sur la véranda, dans le froid, à la lueur de la neige. »

En conclusion, Le vent se lève peut être considéré comme une ode à la vie. Il célèbre l’éphémère. Il saisit l’instant, le travaille au corps pour savourer tout le suc du bonheur avant la grande Défaite : la Mort qui se rit de la Vie.

« Le vent se lève!… il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
la vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies
le toit tranquille où picoraient des focs! »

(Le cimetière marin. Paul Valéry)

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hori-tatsuo                 http://www.plathey.net/livres/japon/hori.html

Tatsuo Hori est né au tout début du XXème siècle, plus exactement en 1904. C’est un écrivain majeur de la littérature du Japon. Par sa naissance et par sa mort, il est un contemporain de Yasunari Kawabata et de Mishima. En effet, la publication du roman Le vent se lève se fait en 1937 soit 9 ans avant celle de La confession d’un masque et 2 ans avant celle de Pays de neige.

Cette contemporanéité met en exergue un point commun que partage Tatsuo Hori avec les deux autres maîtres : l’intérêt pour la littérature occidentale. En effet, l’auteur est ami d’Apollinaire, de Jean Cocteau. Il fait connaître à son pays les auteurs français comme Proust ou encore Gide. Il s’intéresse aussi de près à Rainer Maria Rilke pour sa conception poétique.

Cette sympathie pour les œuvres littéraires occidentales explique le titre de l’ouvrage. Le vent se lève s’inspire directement d’un poème de Paul Valéry dans Le cimetière marin : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre »

Cependant, il faut aussi voir dans ce roman célèbre une dimension autobiographique. Tatsuo Hori succombe en 1953 à la tuberculose après avoir combattu la maladie durant de nombreuses années dans les sanatoriums.


Traduit du Japonais par Daniel Struve
Editions : Gallimard, 1993
123 pages

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